"Oussekine": comment cette affaire de violences policières est devenue une série Disney+

Sayyid El Alami, l'interprète de Malik Oussekine, dans
Sayyid El Alami, l'interprète de Malik Oussekine, dans

En 1994, le groupe de rap français Assassin balance "Personne ne veut finir comme Malik Oussekine", dans son morceau L'État assassine. La phrase tombe dans l'oreille d'Antoine Chevrollier, alors âgé de 12 ans. Vingt-huit ans plus tard, le réalisateur passé par Le Bureau des légendes dévoile ce mercredi sur Disney+ la série Oussekine, d'après une histoire vraie, récit en quatre épisodes sur l'une des affaires de violences policières les plus emblématiques de l'histoire française contemporaine.

C'est la première fois que la fiction télé se penche sur le destin de ce jeune homme de 22 ans, tombé dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, sous les coups d'une unité de policiers-voltigeurs dans le VIe arrondissement de Paris. La mort de ce fils d'immigrés algériens, survenue en marge d'une manifestation étudiante, avait fracturé la société française en emmenant le débat public sur le "déterminisme social" et "l'injustice", comme le raconte le créateur du programme:

"Malik Oussekine est devenu une sorte d’icône de la contestation populaire, mais j’avais le sentiment qu’on ne le connaissait pas assez", explique-t-il à BFMTV.com. "Je crois qu’à travers sa trajectoire et celle de sa famille, il y avait quelque chose qui nous touchait intimement. C'était une histoire qui devait être racontée, et il était temps de prendre en charge cette métastase de l’histoire française pour qu’enfin le plus grand nombre puisse savoir qui était Malik, et qui était sa famille."

Un récit familial

De fait, si Oussekine est un programme éminemment politique, il se présente avant tout comme une histoire de famille. Comme l'a voulu l'équipe des cinq scénaristes emmenée par Antoine Chevrollier: "La famille et l'intime sont au cœur de cette série", poursuit-il. "En allant au plus près de cette peine, de ce deuil, on pouvait aller chercher l’empathie et l’offrir au spectateur. C'est cette empathie qui permet de vibrer avec eux, et ainsi de comprendre ce qu'ils ont traversé, pour finalement accepter qu'il y a eu une injustice, une violence étatique à l'endroit de la mort de Malik."

C'est donc à travers les yeux des soeurs de Malik, Fatna et Sarah, de ses frères Mohamed et Ben Amar et de leur mère Aïcha, que le programme raconte cette affaire aux multiples facettes: la frénésie médiatique, la récupération politique, le combat judiciaire et, surtout, la double-peine d'être à la fois endeuillé par une bavure policière et victime de stigmatisation raciste. "Je trouve qu'il faut beaucoup de courage pour transformer sa douleur en soif de justice", résume Mouna Soualem, qui incarne la combative Sarah. "Surtout quand on n’a pas laissé à cette famille l’espace de faire leur deuil avec intimité."

Une fiction sur des faits

Pour que le récit soit complet, il a été précédé d'un long travail de documentation. Lina Soualem, membre de l'équipe des scénaristes, s'est plongée dans les archives: "C'était la première fois qu'il y avait un nom et un visage sur une victime de violences policières", explique-t-elle. "L'affaire a pris une ampleur sans précédent, ce qui m'a permis de trouver plein de documents: des articles de presse de l'époque, des vidéos... C'est justement ce qui m'a interpellée: si tout ça existe, comment se fait-il que cette histoire ne soit pas ancrée dans la nôtre, qu'on ne la transmette pas?"

À ce défrichage sont venus s'ajouter les échanges qu'a eu Antoine Chevrollier avec certains protagonistes de l'affaire: le médecin du Samu présent le soir de la mort de Malik, Paul Bayzelon, témoin oculaire des faits, l'avocat de la famille Oussekine, Georges Kiejman (incarné par Kad Merad)... ainsi que ceux de Mohamed, Ben Amar et Sarah, les frères et sœurs du jeune homme:

"On ne leur a jamais demandé l’autorisation de faire la série, mais on avait tous besoin de savoir qu’ils étaient avec nous. Ils nous ont donné accès très généreusement à des anecdotes sur Malik, sur Aicha, qui ils étaient, quelle jeune femme était Sarah, quels jeunes hommes étaient Ben Amar et Mohamed."

Au plus près de l'affaire

Des témoignages précieux pour les acteurs, qui ont pu s'en nourrir pour incarner leurs personnages. "Ben Amar et Mohamed sont beaucoup venus sur le tournage", raconte l'actrice Naidra Ayadi, qui incarne Fatna Oussekine. "À chaque fois, ils nous ont livré des petites choses. Sur mon personnage, qui n'est plus là, il y a très peu d'informations: c'est Mohamed qui m'a donné des photos, qui m'a parlé de sa sœur."

Sayyid El Alami, qui prête ses traits à malik Oussekine, s'est lui aussi entretenu avec les frères de ce dernier: "J’ai très peu parlé de Malik avec eux, je préférais les laisser aborder le sujet. Mais à travers eux j’ai ressenti qui était Malik. Ils ont été très présents dans son éducation, ils passaient des soirées à discuter."

L'acteur aperçu dans la série Netflix Messiah évoque également la portée politique du projet, et son envie de "parler de ces histoires-là pour ne pas les invisibiliser":

"Mettre sur le devant de la scène les injustices telles que celle que la famille Oussekine a subies avec la mort de Malik, c'est tenter de réparer par une certaine forme de mémoire."

Dénoncer le "moule" des violences policières

Naidra Ayadi espère aussi que cette série pourra apporter "d'autres réponses" à une question plus actuelle que jamais. Car Oussekine sort après des années marquées par une nouvelle mobilisation anti-violences policières, en France avec l'affaire Adama Traoré et outre-Atlantique avec la mort de George Floyd, qui a connu un écho mondial en relançant le mouvement Black Lives Matter.

"Je ne me suis jamais dit: 'c'est le moment', assure Antoine Chevrollier. "Ce qui pose question c’est surtout le mimétisme qu'on observe entre les différentes affaires. De 1986 à aujourd’hui, le système qui est mis en place est similaire. Diffamer la famille, criminaliser la victime... il y a un moule qui se met en place."

"On sort d’une période électorale où tout et n’importe quoi a été dit, selon les partis", ajoute Naidra Ayadi. "'Oussekine' montre une famille française classique qui va subir un drame, suivi en plus d'une injustice. Et raconte que si on donne toujours ce genre de réponses, ça suscitera toujours de la colère, et donc des révoltes et des fractures entre les citoyens. Je trouve intéressant de se questionner sur les réponses qu’on donne à des gens qui ne se sentent pas écoutés, incompris."

Article original publié sur BFMTV.com

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