En Ouganda, Bobby Kolade renvoie les vêtements d’occasion dans leur pays d’origine

Dans sa nouvelle collection, sortie le 27 avril, le créateur Bobby Kolade transforme les vêtements de seconde main exportés depuis les pays occidentaux en Ouganda. Une réflexion sur l’importance du commerce d’habits d’occasion qui pèse sur les fabricants locaux.

De notre correspondante à Kampala,

Dans les grandes arcades de Nabugabo, au cœur de Kampala, des ballots de vêtements s’entassent dans les magasins. « Tous ces habits sont d’occasion », indique Bobby Kolade, au milieu de l’un des entrepôts de ce quartier, centre de ravitaillement pour une grande partie des boutiques de la capitale. Revenu en Ouganda en 2018, après plus d’une dizaine d’années passées entre Paris et Berlin dans le secteur de la mode, le jeune créateur de 35 ans n’imaginait pas qu’il finirait par travailler avec des produits de seconde main. « Quand j’y repense aujourd’hui, c’était pourtant évident », sourit-il.

Avec Buzigahill, sa nouvelle collection, le styliste repense ces vêtements importés du Canada, du Royaume-Uni ou d’Allemagne, dans des pièces non-genrées destinées à être revendues dans leurs pays d’origine. « Avant, j’étais en colère quand je retrouvais ici tous ces vieux habits donnés dans des points de collecte en Europe, parfois inutilisables et couverts de taches de peinture. Maintenant, j’essaie de les voir comme une ressource, et d’en tirer quelque chose de positif », explique-t-il.

Dans son studio, Bobby Kolade, accompagné d’une équipe de six personnes, donne une nouvelle vie à ces vêtements, les découpe et recoud en mélangeant les différentes pièces. « C’est une collection joyeuse, colorée, pour célébrer la créativité ougandaise qui n’est souvent pas appréciée à sa juste valeur, affirme-t-il. Mais je pense que c’est aussi un reflet de cette industrie de seconde main qui pèse sur les fabricants locaux. »

Car en Ouganda, le commerce de vêtements d’occasion est omniprésent : il constitue 80% des achats de textile au niveau national. « Les pays du Nord pensent encore que les donations d’habits sont une œuvre de charité, regrette-t-il. Ce n’est pas le cas, c’est un immense marché. Des entreprises achètent leurs stocks à des associations ou possèdent directement des centres de collecte, pour ensuite exporter chez nous. » Selon l’organisation Oxfam, en 2015, près de 70% des dons de vêtements d’occasion en Europe étaient envoyés sur le continent africain.

Pour les créateurs ougandais, difficile de se développer et de rivaliser dans un tel milieu, face à la multiplication de cette marchandise de seconde main, disponible partout et très bon marché. « À Kampala, un tee-shirt d’occasion peut coûter 1 000 ou 2 000 shillings (entre 25 et 50 centimes d’euros). C’est comme ça depuis des décennies, c’est devenu normal de payer aussi peu cher, et c’est malheureux, parce qu’on n’importe pas seulement les vêtements, mais aussi la culture du fast fashion des pays occidentaux », dénonce Bobby Kolade.

Le styliste est revenu quatre ans plus tôt en Ouganda, le pays dans lequel il a grandi, avec pour objectif initial de créer une marque fabriquée entièrement à base de coton cultivé localement. Mais le projet est rapidement mis de côté : le niveau de développement de l’industrie textile du pays ne lui permet pas de monter une collection diversifiée et compétitive sur le marché mondial. Pourtant, après son indépendance obtenue en 1962, l’Ouganda était l’un des exportateurs de coton les plus importants en Afrique subsaharienne. « Mais le secteur textile ne s’est jamais remis de l’instabilité des années 1970, et de la décision du président Idi Amin Dada d’expulser les communautés indo-pakistanaises qui dirigeaient ces entreprises. » En 2021, un rapport présenté à la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED) indique que seulement 5 à 10% du coton cultivé en Ouganda est utilisé et transformé localement.

Face à cette réalité, créer à partir de vêtements de seconde main était la seule option de Bobby Kolade. « Mais quand on vient d’un pays comme le mien, vendre sur internet, vers l’étranger, reste un défi, soupire-t-il. Il m’a fallu beaucoup de recherches juste pour trouver un système de paiement en ligne disponible en Ouganda. » Avec son organisation à but non lucratif, Aiduke Clothing Research, il souhaite désormais lancer un commerce en ligne pour aider les autres créateurs ougandais à accéder à un public international.

Pour le couturier, pas question non plus d’abandonner l’idée de travailler à partir de matières premières ougandaises. Le projet est l’objet d’un plan d’une dizaine d’années. « J’espère pouvoir monter de petites structures partout dans le pays, avec différentes spécialités : les produits de seconde main, toujours, mais aussi la fabrication de collections à base de coton, de soie, même de bambou produit localement. »

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