Ouagadougou: Les Récréâtrales, un festival côté cour

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La onzième édition du festival Les Récréâtrales s’achève ce samedi 31 octobre dans la capitale du Burkina Faso. Un festival unique qui se déroule dans les cours des maisons et qui, malgré la pandémie de Covid-19, a connu un succès grandissant.

Bravant l’épidémie des peurs, sanitaires ou sécuritaires, le public, les professionnels et les artistes ont répondu présent. Tous réunis autour de ce mot de Felwine Sarr qui claque comme un cri et qui fut le thème de cette édition : « Nous dresser ». Nous dresser « contre nos découragements, nos incompréhensions, nos déceptions, contre la peur et la méfiance de l’autre » poursuit Aristide Tarnagda, le directeur des Récréâtrales. Nous dresser pour « hisser l’Humanité au pinacle de l’Espérance, embellir les cœurs et les visages, relever le rire tombé de nos mères, de nos pères, de nos sœurs et de nos frères ».

Rassemblé.e.s à Bougsemtenga

Le succès public de ce rendez-vous d’automne ne s’est jamais démenti d’édition en édition, depuis le début des années 2002, quand Etienne Minoungou donne corps à cette idée d’un théâtre populaire, au plus près du quotidien des habitants de Ouaga. Pendant une semaine, les jeunes, les familles occupent la rue 9.32 du quartier de Bougsemtenga, quartier historique et traditionnel de la capitale, avec ses maisons familiales, ses maquis où, la nuit tombée, la Brakina coule à flots, ses échoppes d’artisans et ses ateliers d’artistes. Là aussi où s’est installé le Cartel, structure qui regroupe l’ensemble des compagnies de théâtre de la ville, car, en vingt ans, ce festival des Récréâtrales a structuré le paysage et fidélisé un public.

Et d’année en année, cet festival est devenu la plaque tournante des artistes de l’Afrique de l’Ouest. Giovanni Houansou, jeune auteur béninois, considère qu’être joué ici est « un moment important dans la visibilité d’un auteur ». Ce n’est pas Avignon, mais c’est une étape importante dans le travail de reconnaissance d’un artiste. Si le Congolais Sinzo Aanza est au programme cette année du Théâtre national de l’Odéon à Paris ou au Théâtre Antoine Vitez d’Ivry, c’est qu’il a été découvert ici aux Récréâtrales. De même pour Traces de Felwine Sarr, monologue de révolte généreuse et tranquille, discours à la jeunesse africaine interprété par Etienne Minoungou. La première lecture a eu lieu à Ouaga avant sa création à Dakar. Avec la Saison Africa 2020 dont l’ouverture est sans cesse repoussée et contrariée par la situation sanitaire, ce temps de festival est devenu un lieu de rendez-vous pour les professionnels européens.

La cour est un théâtre

Chez les Zaïda, les Nombré ou dans la famille Gyengani, des files d’attentes se forment à partir de 18 h ou plus tard dans la soirée pour assister à un spectacle dans la cour, avec les maisons de terre, le sol de poussière rouge, l’arbre à calebasses ou le manguier pour unique décor. Quelques projecteurs et ce lieu de vie, dans lequel quelques gradins en bois sont rajoutés, se métamorphose en scène du monde. Succès populaire, presque tous les spectacles se sont joués à guichets fermés, notamment celui accueilli dans la cour du chef et joué par des jeunes du quartier. Moment d’émotion rare, car ces neuf jeunes réunis en atelier pendant un an autour d’Aristide Tarnagda, auteur, metteur en scène et directeur du festival, jouaient pour la première fois.

Et Le quartier raconte au travers de montages de texte d’Aristide Tarnagda et de Sinzo Aanza des moments bruts et justes de la vie d’une communauté, l’harmattan qui se lève, le départ des hommes, la rivalité entre frères et sœurs, familiale, la rébellion des femmes. Et les mots d’auteurs deviennent des mots de vie. L’Afrique se raconte à elle-même, car tel est le projet d’ensemble Récréâtrales-Elan qui se déploie toute l’année réunissant plus de 350 artistes du continent et de la diaspora pour les accompagner dans leur travail de création.

Des cours et une rue

La magie de ce Festival tient à la rue 9.32, un petit kilomètre devenu piéton le temps du festival, éclairé de mille et une sculptures lumineuses, lanternes ou monuments éphémères. Une guirlande de tee-shirts abat-jour, des monstres dressés et habillés de plastiques non recyclés, des fleurs gigantesques en tissus colorés. Là encore, ce décor féerique est imaginé par les habitants et par le collège scénographique initié par Patrick Janvier qui regroupe une trentaine de bricoleurs inspirés. Tout commence et finit dans la rue, bière et brochettes à toute heure, entre deux spectacles ou jusqu’à tard dans la nuit. Cette rue donne le pouls du festival, joyeux et bon enfant, repoussant au plus loin la peur de l’extérieur.

Les forces de police sont discrètes mais présentes, car le Burkina Faso reste un pays ou le terrorisme islamique frappe. Les bouteilles de gel hydroalcoolique ont fait leur apparition sur les tables des maquis mais peu de Ouagalais portent le « cache-nez », joli surnom du masque chirurgical. Parenthèse enchantée, la rue s’invente et ravive le rêve des origines quand le théâtre était affaire publique.

Des spectacles en prise avec le monde

Du Congo, du Benin, de Conakry ou du Nigeria, chaque spectacle garde son esthétique, mais chacun s’empare d’un pan de l’histoire contemporaine du contemporain. Dans le murmure d’un face-à-face intense, et avec le texte de Zainabu Jallo, Murs-Murs, Carole Karemera nous éveille à la violence faite aux femmes et à la transmission imposée de leur docilité. Avec Les enfants hiboux ou les petites ombres de la nuit, Basile Yawanké nous fait aimer les enfants des rues désignés par la société comme des sorciers. Courses au soleil de Giovanni Houansou nous confronte au rêve brisé d’un athlète qui court après sa liberté. Enfin, Sinzo Aanza nous souffle une Plaidoirie pour vendre le Congo, ou l’histoire d’un conseil de quartier qui doit trancher sur les indemnités demandées à l’Etat après une bavure policière qui a fait 63 morts, chiffre officiel. Une farce philosophique sur le prix d’une vie estimée par l’Etat à… 30 dollars. Et si on vendait le Congo, le pays et le sous-sol, propose un artiste : cela en ferait plus, pour tout le monde !

Spectacles, lectures, dont celle de La Cargaison de Souleymane Bah, lauréat du prix RFI Théâtre, musique, danse... ce festival des Récréâtrales est une fenêtre réjouissante sur l’Afrique, loin d’une actualité politique immédiate, mais au cœur d’une société civile qui se « dresse pour rester debout » selon la formule d’Odile Sankara, la présidente de ce festival. Une société qui prépare l’avenir et prévient : « Nous avons le courage du baobab ».