Opiacés, prison, chômage: l'Amérique des marges ne votera pas

·5 min de lecture

Dernière ligne droite avant l'élection américaine et dernier trajet en bus pour notre reporter Carlotta Morteo. Dans cet immense pays, c’est le moyen le moins cher de se déplacer. C’est le transport des pauvres, dont les préoccupations sont bien loin des pugilats politiques.

De notre envoyée spéciale,

Assis à côté de moi dans le bus entre Atlanta et Orlando, un jeune homme très maigre, très pâle, à qui il manque au moins une dent. J’ai du mal à comprendre toutes ses phrases tellement son accent rural est fort.

Voyager en bus, au pays de la voiture, est un moyen privilégié de côtoyer tous ces Américains qui n’ont pas les moyens de se payer un véhicule. Nelson est très agité, « en manque de came, mais moins que ma mère », me dit-il, faisant allusion à ces médicaments anti-douleurs auxquels il est accro, comme des dizaines de milliers de ses concitoyens. Une règlementation est passée en janvier dernier pour limiter leur prescription. Résultat, les gens qui ne peuvent plus s’en passer ont recours aujourd’hui à l’héroïne et aux méta-amphétamines pour les remplacer.

Nelson se rend chez sa mère « pour l’aider à trouver de quoi se soulager ». Il l’a eu au téléphone et il a peur qu’elle « fasse une bêtise ». Les suicides sont le mal silencieux de ce pays, ravagé par une épidémie beaucoup plus profonde que le Covid-19 : l’addiction aux opiacées. Une face cachée de l’Amérique, peu médiatisée. Ni Nelson, ni sa mère n’iront voter cette année.

« Qu’est-ce que tu vas faire à Orlando ? »

« Vous devez porter le masque pendant tout le voyage. Ne parlez pas trop fort. Tirez la chasse aux toilettes. Si j’ai à répéter une de ces règles, je vous garantis que je vous fais descendre du bus au milieu de l’autoroute. » Il n’a pas l’air de rigoler, ce chauffeur. En pleine pandémie, le bus n’est pas très recommandé, pourtant il est plein. Les prix par rapport à l’avion sont imbattables et les gares de bus sont situées en centre-ville, dans des quartiers assez populaires. Pour 55 dollars, nous allons parcourir 700 kilomètres en huit heures. Un des passagers a déjà repoussé son masque sur son menton. Comme souvent, je suis l’une des rares femmes, et à part Nelson, la seule Blanche.

« Qu’est-ce que tu vas faire à Orlando ? », me demande à la pause dans une station-essence un quarantenaire hispanique rasé de près. Il porte une large casquette et, autour du cou, un chaînon doré avec une croix. Sur son avant-bras il a fait tatouer le mot « familia ». Miguel est originaire de Floride, mais il a été arrêté en Louisiane où il est resté presque trois ans derrière les barreaux. Il ne me dit pas pourquoi. La Louisiane est l’État avec le plus fort taux d’incarcération du pays. « C’est abusé, tu peux être condamné à deux ans de prison pour "utilisation d’un véhicule sans autorisation". Avant c’était dix ans ! », me dit-il les yeux écarquillés.

► À lire aussi : États-Unis: la minorité blanche de Memphis, entre lourds héritages et petites révolutions

« Avant », c’était avant 2018. Avant que la Louisiane ne réforme son système judiciaire dans la foulée du « First Step Act », une loi fédérale qui a permis d’alléger les peines. « Qui aurait cru que Trump allait signer ça ? », rigole-t-il. Miguel surnomme le président « Orange Man », à cause de son teint bronzé aux UV. Mais il se félicite de cette loi bipartisane qui a drastiquement diminué les peines planchers établies par le gouvernement fédéral pour tous les crimes où « du sang n’est pas versé ». En particulier les affaires liés à la possession ou à la vente de drogues qui concernent un prisonnier sur cinq. La loi a également annulé une disposition qui permettait de condamner une personne à vie si elle cumulait trois condamnations. « Tu imagines, Biden avait signé ça en 1992 ! Je l’ai appris par Lil Wayne ». Ce rappeur, avec Ice Cube ou 50 Cent, fait partie des stars afro-américaines qui soutiennent Donald Trump et font passer son message sur les réseaux.

Entre l'économie et le Covid-19...

De toute façon, « à cause de son casier », Miguel ne peut pas voter cette année, ni les prochaines probablement. Pour récupérer son droit de vote en Floride, il devrait payer ses frais judiciaires, 1 000 dollars environ. « Mais à quoi bon voter ? Les politiciens ne s'intéressent pas aux problèmes des pauvres gens de tout façon », ajoute-t-il désabusé. Sa principale préoccupation est de trouver un emploi. « Et à Orlando c’est compliqué en ce moment ».

Cette ville de Floride qui abrite dix parcs d’attraction très réputés parmi lesquels Disney Word, SeaWorld ou Universal Studios, tourne au ralenti. Dans « l’endroit le plus magique de la terre » comme l’affirment les publicités à l’entrée de la ville, des dizaines de milliers de personnes ont perdu leur emploi ces derniers mois à cause de la fermeture des frontières qui a mis un coup de frein au tourisme international. À peine arrivée, à deux jours des élections, je sens qu’il flotte comme un air d’impatience, voire d’exaspération : « entre l’économie et le Covid-19, il faut choisir », me souffle un loueur de voiture. Bienvenue en Floride, cet État pivot qui pourrait bien définir le résultat de l’élection présidentielle.

À voir aussi :
Carte interactive: sur la route des États déunis d'Amérique