Opérations militaires françaises au Mali : "Un coup de semonce de Paris sur le colonel Goïta"

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Passée de la parole aux actes, la France a annoncé, jeudi, la suspension de sa coopération militaire bilatérale avec le Mali. Une décision prise en réaction au deuxième coup d’État que connaît le pays en à peine neuf mois, et qui, à terme, pourrait aboutir à un retrait définitif des troupes françaises, laissant le champ libre aux groupes jihadistes.

La France tape du poing sur la table. Échaudée par le nouveau coup d'État au Mali, elle a annoncé, jeudi 3 juin, la suspension de ses opérations militaires conjointes avec Bamako, pour tenter de pousser la junte au pouvoir vers la transition politique exigée par la communauté internationale.

Une décision qui planait depuis le week-end dernier. Dans une interview au JDD, le président français, Emmanuel Macron, avait clairement laissé entendre que la présence française au Mali, envoyée à la demande des autorités maliennes pour lutter contre les groupes jihadistes, n'était pas éternelle et qu'elle pouvait s'achever dans certaines circonstances. Le deuxième coup d'État, qui accentue une crise politique pouvant profiter aux jihadistes, en fait partie.

"On peut parler de coup de semonce de la part de Paris sur le colonel Goïta", analyse Bruno Daroux, chroniqueur international à France 24. "Il s’agit de rappeler que la France, comme les organisations africaines, n’approuve pas ce deuxième coup d’État", poursuit-il. "Elle en prend acte mais exige qu’un processus de transition cadré soit garanti rapidement par le colonel Goïta."

Garanties exigées par Paris et l'Union africaine

Pour l'heure, il s'agit de mesures conservatoires. "Les opérations conjointes sont suspendues à titre provisoire, mais les soldats restent sur place", précise Bruno Daroux. En effet, le ministère des Armées explique que la décision sera réévaluée dans les prochains jours, selon la décision des autorités maliennes. "Cela veut dire que les partenariats militaires opérationnels (PMO) sont suspendus. Les contingents de l’opération Barkhane, eux, sont maintenus en activité."

Les PMO sont un dispositif essentiel permettant aux Français de former et d’accompagner les soldats maliens sur place. L'objectif : une montée en puissance et en efficacité de l’armée malienne pour lui permettre un jour de faire face de manière autonome aux menaces jihadistes.

L'avenir de ces PMO repose donc sur certaines garanties exigées par Paris. Parmi elles, qu'un Premier ministre soit désigné au Mali, qu'il s'agisse d'un civil et d'une personnalité qui ne soit pas proche des islamistes. "L’islamisme radical au Mali avec nos soldats sur place ? Jamais de la vie !", avait déjà prévenu Emmanuel Macron en s'adressant à Bah Ndaw, l'ex-président malien récemment déchu. La France demande par ailleurs que cette transition politique conduise à des élections libres et transparentes en février 2022, , selon le calendrier établi l'été dernier.

Paris attend donc des réponses des autorités maliennes à ses exigences, qui s'avèrent similaires à celles fixées en amont par la Cédéao et l’Union africaine. En effet, comme l'a rappelé le général Dominique Trinquand, ex-chef de la mission militaire française auprès de l'ONU, interrogé par RFI, "c'est un bras de fer qui est voulu d’abord par les Africains. La France prend une décision qui est en appui de la décision des Africains".

Les groupes terroristes en sortiraient renforcés

Qu'en est-il de la réaction du général Assimi Goïta ? Pour le moment, le président de transition, investi par la Cour constitutionnelle après les deux coups d'État, n'a pas réagi. Rien d'étonnant selon Bruno Daroux, qui rappelle que la Mali ne dispose actuellement pas de gouvernement. Mais nul doute que cette décision surprise de Paris va être décortiquée avec soin par Goïta, poursuit-il. "Il doit réfléchir à la meilleure manière pour lui de réagir : soit prendre acte et répondre précisément aux demandes française et africaines, soit déplorer la décision de Paris. Mais là, il s’engage dans un bras de fer délicat avec la France et sur un dossier sensible : la lutte contre le jihadisme."

Pour l'heure, un retrait définitif des troupes françaises n'est pas envisagé, car il renforcerait les groupes terroristes, affirme Vincent Hugueux, spécialiste de politique internationale, vendredi au micro de France 2. "Un retrait des 'colonialistes' et des 'croisés' français – je reprends la logomachie des groupes jihadistes –, ce serait un triomphe absolu", dit-il. "Donc évidemment, les mouvances islamistes feront leur miel en termes de propagande et de recrutement".

"On est dans dans une période où des pans entiers du territoire malien échappe à l'État", rappelle de son côté Wassim Nasr, journaliste France 24, spécialiste des mouvements jihadistes.

Selon Dominique Trinquand, les groupes jihadistes se frottent les mains de cette décision prise par Paris. "Bien sûr, il est certain que le mouvement jihadiste se dit 'sans force française, que va devenir le Mali ? Nous sommes en position de force pour négocier avec les Maliens.'"

Les semaines qui viennent seront donc décisives, achève l'ancien militaire, et il faudra observer quelle sera la réaction du Mali. "Les cartes sont entre ses mains".