Pour Oleksandra, réfugiée ukrainienne, "la rentrée scolaire en France, c’est un nouveau départ"

© David Rich

Six mois après le début de la guerre, quelque 20 000 jeunes Ukrainiens réfugiés en France font leur première rentrée scolaire dans l’Hexagone. Partagée entre le désir de retrouver ses proches et celui de tourner la page de la guerre, Oleksandra, 16 ans, s’est finalement résignée à poursuivre ses études en région parisienne. Rencontre.

Jeudi 1er septembre marque le début d’une nouvelle année scolaire pour les 12 millions d’élèves de l’Hexagone. Parmi eux, quelque 20 000 jeunes Ukrainiens, qui ont quitté leur pays depuis le début de la guerre le 24 février dernier, effectuent leur première rentrée scolaire en France.

Avec son jean, ses baskets en toile et son t-shirt court assorti, Oleksandra arbore l’allure d’une ado à la mode comme les autres. L’insouciance en moins.

"Ici j’ai l’impression que les caractères sont différents, les intérêts aussi… Les jeunes que j’ai rencontrés ont l’esprit très léger, comme s’ils n’avaient pas de problèmes dans la vie", explique la jeune femme de 16 ans, le ton calme et posé, dans un français quasi parfait.

Cette lycéenne, qui a étudié la langue de Molière dix ans durant en Ukraine, a fui la ville de Kharkiv, proche de la frontière russe, avec sa mère début mars. Comme nombre de réfugiés ukrainiens, Oleksandra a d’abord entretenu l’espoir d’un retour rapide dans son pays. Une perspective qu’elle préfère désormais écarter, malgré la douleur et l’éloignement.

Accueil chaleureux et lenteurs administratives

Après une halte par la Pologne puis un séjour chez un proche en France, Oleksandra et sa mère sont hébergées, depuis bientôt deux mois, par une famille d’Asnières-sur-Seine, près de Paris, qui a mis à leur disposition une chambre. Une solution temporaire, mise en place par l’association Singa, spécialisée dans le logement citoyen.

"Nous avons eu un accueil chaleureux, c’est une grande maison avec une salle de gym et même un karaoké", souligne Oleksandra, amusée. La jeune femme explique avoir reçu beaucoup d’aide en France et s’estime chanceuse de pouvoir y poursuivre ses études. Seul bémol : les démarches administratives qu’elle trouve bien plus compliquées que dans son pays. "Il faut parfois plusieurs semaines pour avoir les informations et en août tout le pays est en vacances", s’étonne-t-elle. "Mais on va s’habituer."

À la veille de la rentrée, la jeune femme ne sait toujours pas dans quel établissement elle sera scolarisée, ni même si elle pourra faire sa rentrée en même temps que les autres élèves. Accompagnée de sa mère, Oleksandra vient faire le point au bureau de l’association France terre d’asile à Clichy, qui accompagne les déplacés ukrainiens dans leurs démarches.

"En maternelle et primaire, c’est plus simple : ils rejoignent des classes normales car l’apprentissage est plus facile. Mais dans les collèges et lycées, les élèves peuvent être placés dans des classes pour non-francophones, où l’on enseigne le FLE (français langue étrangère) et cette décision revient à l’Académie", explique la directrice locale de l’association, Victoire Larzilliere.

Le 1er juillet, Oleksandra a été convoquée pour un test de français au centre d'information et d'orientation (CIO), qui doit déterminer son affectation. Depuis, elle attend une réponse de l’académie de Versailles qui tarde à venir.

Des projets personnalisés difficiles à construire

L’invasion russe en Ukraine, le 24 février, a suscité un émoi particulier en Europe, où de nombreuses initiatives ont été mises en place pour venir en aide aux réfugiés. "Dans les Hauts-de-Seine, où nous travaillons, il y a eu un véritable élan de la population pour proposer de l’hébergement solidaire, au point que nous avons aujourd’hui une équipe dédiée à l’accompagnement de ces réfugiés ukrainiens logés chez des particuliers", souligne Victoire Larzilliere. "Nous avons également constaté que, du fait de la proximité géographique, nombre d’Ukrainiens arrivant en France ont déjà des points de chute au moins temporaires, chez des amis ou de la famille déjà installés en France, ce qui facilite l’apprentissage de la langue et l’insertion professionnelle."

Autre avantage et non des moindres, les Ukrainiens ayant fui la guerre bénéficient du statut de protection temporaire, qui les autorise à travailler. Mais les services sociaux se heurtent à un autre problème avec ces nouveaux exilés : la difficulté à se projeter et donc à mettre en place des projets personnalisés.

"Cette vague de réfugiés ne correspond pas au schéma classique du fait de la protection qui est offerte aux Ukrainiens en Europe, mais également de l’incertitude dans laquelle se trouvent les familles", indique Victoire Larzilliere. "La plupart des exilés que nous accueillons ont décidé de quitter définitivement leur pays, ils sont dans une démarche de long terme. C’est le cas des Afghans par exemple, qui migrent depuis des années. Pour les Ukrainiens, le départ est soudain, c’est la première fois qu’ils fuient une guerre. Certains retournent en Ukraine pour des raisons familiales. Parfois ils reviennent en France. Ils ne sont pas toujours prêts à envisager une installation définitive à l'étranger."

Alors que plus de sept millions d’Ukrainiens ont fui leur pays depuis le 24 février, l’agence des Nations unies pour les réfugiés comptabilisait début juin "2,3 millions de mouvements de retour vers le pays".

Pour Oleksandra, la décision de rester en France n’a pas été facile à prendre. "Avant la guerre, j’avais déjà pour projet de venir ici faire mes études plus tard. Mais quand je suis arrivée au printemps, j’avais autre chose en tête que de m’inscrire à l’école ; je pensais pouvoir rentrer chez moi ou alors rejoindre des proches dans un autre pays."

Et de poursuivre : "Ma mère ne parle ni français ni anglais et la situation n’est pas simple pour elle ici. Ma grand-mère avec qui nous vivions en Ukraine n’a pas pu venir car elle est vieille et ne peut pas se déplacer. Des proches s’occupent d’elles mais je suis très inquiète", explique la jeune fille.

"Certains disent que la guerre va continuer jusqu’à l’automne, d’autres qu’elle durera deux ans. Moi, je pense qu’elle n’est pas près de finir", soupire-t-elle. "Pour moi, cette rentrée scolaire en France, c’est un nouveau départ, une nouvelle étape de ma vie qui s’accompagne de nouvelles difficultés. Mais cela ne me fait pas peur."

Oleksandra a finalement été contactée par l’académie. La jeune fille qui veut faire carrière dans l’informatique a émis le souhait de rejoindre une classe de première avec spécialité mathématiques. Elle fera sa rentrée le 5 septembre.