Offensive russe dans le Donbass: l'Ukraine peut-elle tenir?

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Des soldats russes dans la ville de Marioupol le 12 avril 2022 - ALEXANDER NEMENOV / AFP
Des soldats russes dans la ville de Marioupol le 12 avril 2022 - ALEXANDER NEMENOV / AFP

Moscou a déclaré mardi avoir mené une dizaine de frappes dans l'est de l'Ukraine, après avoir lancé officiellement son offensive dans le Donbass lundi, 55 jours après le début du conflit. Les autorités ukrainiennes ont de leur côté appelé les habitants à fuir cet "enfer", malgré l'absence de couloirs humanitaires.

Ces dernières semaines, après avoir échoué à prendre le contrôle de la région de la capitale Kiev, la campagne militaire russe s'est réorientée sur le bassin du Donbass, une zone en guerre depuis 2014, dont la partie la plus à l'est est contrôlée par des séparatistes prorusses. La majeure partie des forces russes et ukrainiennes sont actuellement concentrées dans cette région.

"Nous pouvons maintenant affirmer que les troupes russes ont commencé la bataille pour le Donbass, pour laquelle elles se préparent depuis longtemps. Une très grande partie de l'ensemble de l'armée russe est désormais consacrée à cette offensive", a déclaré lundi soir le président Volodymyr Zelensky. Mais "peu importe combien de soldats russes sont amenés jusqu'ici, nous combattrons. Nous nous défendrons", a-t-il clamé.

"C'est une nouvelle guerre"

"C'est une nouvelle offensive et une nouvelle guerre" qui a commencé ce mardi, explique sur BFMTV Emmanuel Dupuy, président de l'institut prospective et sécurité en Europe (IPSE). "On voit bien que depuis 55 jours les Russes ne sont pas arrivés à obtenir la décision décisive. Mais là c'est une nouvelle phase majeure" dans la guerre, abonde sur BFMTV le général Jérôme Pellistrandi.

Après l'échec de la prise de Kiev, ce nouveau front comporte de nouveaux objectifs, à obtenir d'ici le 9 mai. Cette date a à plusieurs reprises été avancée, car il s'agit du jour de l'armistice russe de la Seconde Guerre mondiale, date à laquelle est célébrée la victoire sur l'Allemagne nazie, et à laquelle Vladimir Poutine voudrait célébrer sa victoire sur l'Ukraine, ou du moins sur une partie du pays.

"On estime à environ 76 le nombre de bataillons russes qui ont été rassemblés, dont 11 dans les derniers jours, donc c'est effectivement une nouvelle phase majeure pour les Russes, ils doivent obtenir une décision définitive", répète le général.

Reprendre tout le Donbass, et occuper les territoires adjacents, notamment au-dessus de la Crimée, pourrait ainsi tout à fait être perçu, ou du moins raconté, comme une victoire à la population russe.

"Si la guerre se termine aujourd'hui, les Russes ont gagné. Ils ont conquis une partie du territoire ukrainien, et même si la guerre se fige pour les dix ans à venir, ils ont plus de territoire aujourd'hui qu'ils n'en avaient au début de la guerre", raconte sur notre antenne le général Nicolas Richoux, anciennement à la tête de la 7e brigade blindée.

Quelles chances pour l'Ukraine?

Mais les troupes ukrainiennes massées sur place sont prêtes à se battre. Il est difficile de savoir combien de soldats sont actuellement présents dans cette zone, face à environ 70.000 soldats russes. Toutefois, pour le général Nicolas Richoux, même s'ils sont moins nombreux, l'avantage peut rester à l'Ukraine.

Dans ces conditions, pour lui, "70.000 hommes, ce n'est pas énorme. Pour pouvoir vaincre une armée qui est bien retranchée, et ils le sont depuis 2014, il faut un rapport de force d'1 pour 3 à 1 pour 5 minimum", explique-t-il sur notre antenne. "Je pense que [les Russes] ne peuvent qu'aspirer à une offensive avec des résultats limités pour le moment".

D'autre part, les soldats russes sont en guerre depuis près de deux mois en pays étranger, et "ces groupements tactiques sont éreintés par ces 55 derniers jours", explique le général Jérôme Pellistrandi, "il n'y a pas eu de pause opérationnelle. Donc il n'est pas sûr que ces 70.000 hommes soient en état de durer longtemps, surtout si la résistance ukrainienne est solide".

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En effet dans cette zone, malgré des soldats aussi las après deux mois de guerre, "l'armée ukrainienne a des unités qui sont déjà au contact depuis 2014, qui connaissent parfaitement leur adversaire, et qui ont été renforcées par la mobilisation des milices territoriales, des réservistes. Et puis ils ont reçu des armements, notamment défensifs", dernièrement. "Les forces ukrainiennes se sont regroupées, elle se sont modernisées avec l'apport d'armement étranger", abonde Emmanuel Dupuy.

Enfin, la ligne de front est étendue sur 500km, une zone importante difficile à contrôler entièrement.

La Russie "pilonne et ensuite on avance"

Cependant, avant d'en arriver là, la Russie, qui possède une artillerie importante, se bat en s'attaquant au territoire par le ciel, tapissant le sol de bombes pour ouvrir le passage ensuite à ses troupes au sol. Il s'agit également d'infliger un maximum de dégâts à l'adversaire tout en préservant ses troupes du combat.

La grande ligne de front se situe pour le moment au-dessus de la ville de Kramatorsk, sur les communes de Kreminna, Roubijné et Popasna, que les Russes cherchent à prendre ainsi: "On tapisse de bombes et on va essayer d’avancer après", résume Patrick Sauce, éditorialiste politique international à BFMTV. "C'est très classique, depuis la Première Guerre mondiale: on pilonne et ensuite on avance", explique également le général Richoux, et "cela peut préfigurer une offensive terrestre".

"Les Russes intensifient leurs frappes aériennes et leurs tirs d'artillerie dans le Donbass et dans le Sud, en particulier vers Marioupol", a également expliqué le porte-parole du Pentagone John Kirby. Ils "font ce que nous appelons le façonnage, ils essayent de créer les conditions pour des manoeuvres au sol plus agressives, plus ouvertes, et plus importantes".

Et d'après les témoignages des autorités locales, la Russie s'en prend en effet à toutes les infrastructures sur place. "En ce moment, tous les villages et les villes qui sont sous contrôle ukrainien dans la région de Louhansk sont bombardés, sans exception, il n'y a pas un seul endroit qui soit en sécurité", rapportait ce mardi sur notre antenne le gouverneur de la région de Louhansk, Serguii Gaïdaï.

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D'après Patrick Sauce, les troupes russes semblent, pour le moment, chercher à "grignoter" petit à petit du territoire. "On va se battre avec l'idée de faire avancer un front peut-être sur quelques kilomètres, ça risque de durer", déclare-t-il. Les civils qui ont pu fuir sont partis pour éviter l'affrontement, et sur place, les combattants se préparent au siège. Nos envoyés spéciaux à Kramatorsk décrivent ainsi les tranchées creusées par les soldats ukrainiens, ou encore les infrastructures renforcées pour entraver l'avancée des chars russes.

Car ensuite, "cela va être une bataille terrestre", entre deux camps lourdement armés. "On va se retrouver comme dans la Seconde Guerre mondiale, avec des batailles de chars et d'infanterie mécanisée, ça va être un carnage de part et d'autre", déclare le général Pellistrandi, "les jours à venir vont voir des masses importantes de matériel et d'hommes qui vont s'affronter".

Pas de paix sur le court terme

"Aucune des grandes villes ukrainiennes, à part Marioupol, n'est tombée pour le moment", note Emmanuel Dupuy, ajoutant toutefois que la chute de Marioupol est "imminente. On peut même déjà dire que Marioupol est tombée, il ne reste plus que le dernier carré de résistance dans l'usine Azovstal". Or "l'objectif est d'arriver le 9 mai avec une victoire symbolique" pour la Russie, ce qui signifie "des villes conquises". Il cite par exemple la ville de Kramatorsk, un lieu "important, c'est la capitale administrative de l'oblast de Donetsk".

"L'échec de la prise de Kiev, le naufrage du croiseur Moskva... L'armée russe va d'échec en échec, d'humiliation en humiliation, même si sur le terrain ils remportent des succès tactiques", avance le général Pellistrandi, "Poutine, à un moment donné, devra rendre des comptes".

En ce sens, il est difficile d'imaginer que les troupes russes se retirent de l'Ukraine facilement, sans remporter de victoires importantes.

Et "les objectifs finaux de Vladimir Poutine n'ont pas changé, la prise de l'Ukraine reste toujours l'objectif final", explique Patrick Sauce. "De toute façon, les Russes sont là, vous n'imaginez pas qu'une fois que le Donbass sera pris, s'il est pris, ils vont revenir à la maison. C'est pour cela qu'on a énormément de crainte à moyen et long terme. Il y aura peut-être des cessez-le-feu, mais un traité de paix à moyen terme, on a du mal à le voir".

Article original publié sur BFMTV.com

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