Numérique et agroécologie font-ils bon ménage ? Le cas de l’élevage

<span class="caption">Suivre les vocalises des cochons pourrait permettre de repérer des changements de comportements.</span> <span class="attribution"><a class="link " href="https://pixabay.com/fr/photos/les-cochons-animaux-3967549/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Peggychoucair/pixabay">Peggychoucair/pixabay</a>, <a class="link " href="http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:CC BY">CC BY</a></span>
Suivre les vocalises des cochons pourrait permettre de repérer des changements de comportements. Peggychoucair/pixabay, CC BY

Contrairement à certaines idées reçues, les agriculteurs possèdent en moyenne plus d’équipements numériques que le reste de la population en France. Ainsi, 67 % d’entre eux possèdent un ordinateur fixe, 60 % un ordinateur portable, 42 % une tablette et 71 % un smartphone.

Le secteur de l’élevage est par ailleurs le plus équipé parmi tous les secteurs de la production agricole : capteurs, logiciels de gestion de troupeau, robots de traite, d’alimentation ou de nettoyage… Les caméras fixes pour la surveillance des animaux constituent par exemple l’équipement le plus répandu dans les fermes.

Que faut-il en penser, quand on connaît les controverses actuelles autour des activités d’élevage ?

Les technologies du numérique seront-elles un levier pour opérer la nécessaire transition agroécologique des systèmes d’élevage, en permettant un suivi plus fin, plus individualisé, en limitant voire en supprimant les traitements curatifs ?

Ou bien sont-elles au contraire incompatibles avec la transition agroécologique, dans la mesure où elles ont un coût élevé, contribuent au réchauffement climatique et se substituent aux compétences humaines (surveillance, pilotage) ?

L’idée d’une possible synergie entre le numérique et l’agroécologie ne fait ainsi pas l’unanimité, y compris au sein de la communauté scientifique.

D’un élevage de clones à un élevage « sur mesure »

Les promoteurs du numérique au service de la transition agroécologique des élevages et de l’agriculture en général défendent l’idée selon laquelle les technologies permettent désormais de tirer parti de la diversité des individus au sein d’un troupeau, et non plus de la subir.

Depuis quelques années, le modèle ultime visé par certains chercheurs était celui d’un troupeau composé de clones, individus tous identiques. Cela était censé permettre de maximiser les performances, tout en simplifiant la conduite.

Il est désormais admis que la diversité est un atout, à condition de savoir la maîtriser.

Grâce à l’évolution des connaissances et aux outils du numérique, il devient possible de suivre les processus biologiques en temps réel, pour chaque individu (pour certaines espèces) et non plus systématiquement sur l’ensemble d’un groupe. C’est le concept d’élevage « sur mesure ».

L’agriculture à l’heure du big data

Rappelons que l’agroécologie repose sur la mobilisation des mécanismes biologiques naturels (processus écologiques), dans l’objectif d’éviter les intrants indésirables, en particulier ceux dont la production fait appel à des ressources non renouvelables, comme les hormones ou les engrais de synthèse, ou encore les médicaments, dont les antibiotiques.

Par exemple, le recours aux légumineuses dans les prairies (trèfle, luzerne…) permet d’économiser des engrais chimiques, grâce à leur aptitude à capter l’azote atmosphérique. Des plantes aux vertus thérapeutiques dans les parcours des volailles élevées en plein air contribuent à préserver la santé des animaux, etc.

Pour appliquer ces principes, le numérique permet la production de données en très grandes quantités (les « big data »), mises en relation entre elles dans le cadre d’une approche systémique. Ce processus d’acquisition de données en grand nombre est appelé le phénotypage à haut débit.

Ces données sont ensuite traitées par des bioinformaticiens, des statisticiens ou encore des spécialistes de l’intelligence artificielle, dont l’objectif est d’identifier des relations entre elles.

Par exemple, des chercheurs ont montré que les porcs ont un répertoire vocal étendu, certains sons pouvant être associés à des émotions positives et d’autres à des émotions négatives. Cela pourrait être utilisé à des fins de surveillance des animaux dans les élevages.

Le recours massif au numérique n’est toutefois pas sans impact du point de vue environnemental : les infrastructures dont il dépend sont en effet très gourmandes en ressources, et notamment en terres rares.

Les estimations actuelles prévoient ainsi un épuisement de certaines ressources nécessaires au numérique à échéance de moins de 20 ans.

Éviter le risque d’un métier vidé de son contenu

Pour l’éleveur, l’enjeu du numérique en élevage réside dans la plus-value générée par les informations mises à sa disposition.

Ainsi, il est très important d’identifier celles qui sont utiles au pilotage de son système d’élevage, de mieux cerner les usages possibles du numérique et d’éviter de submerger les éleveurs avec des informations. Ils peuvent ainsi garder du sens dans leur métier, et voir leurs compétences valorisées.

Le numérique permet alors aux éleveurs de prendre des décisions éclairées grâce à des données pertinentes, sans laisser des robots décider à leur place.

Les relations humain-animal sont en effet au cœur des activités d’élevage et l’affectivité en fait partie intégrante, avec des notions de plaisir ou au contraire de souffrance au travail. Le recours au numérique ne doit pas faire disparaître ces dimensions au fondement du métier d’éleveur.

Le risque du numérique est de voir son activité vidée de contenu et de sens, les tâches de surveillance des animaux étant transférées vers la surveillance des équipements de monitoring. Cela peut engendrer du stress (alarmes trop nombreuses, pannes, dysfonctionnements) et implique des compétences nouvelles.

En corollaire, la possibilité d’insérer de nouvelles technologies en élevage constitue aussi une source de motivation potentielle pour les jeunes et un moyen de susciter des vocations.

Quel gain économique à terme ?

Le coût parfois élevé de ces technologies constitue un argument majeur contre leur déploiement, en particulier dans les structures de petite taille.

Pour que les éleveurs les intègrent dans leur système, il est nécessaire qu’elles permettent des économies par ailleurs, et que le revenu soit au final au moins égal et si possible supérieur à la situation antérieure (avec un travail plus facile).

Les pistes d’économie permises par ces nouvelles technologies portent essentiellement sur l’aliment et sur les médicaments.

Pour l’alimentation des porcs, par exemple, l’économie potentielle est estimée à 8 % pour les coûts de production, 25 % pour la consommation d’azote et de phosphore, 40 % pour les rejets azotés et 6 % pour les émissions de gaz à effet de serre, si l’on ajuste les apports aux besoins individuels de chaque animal.

Pour les médicaments, un enjeu majeur est de réduire l’usage des antibiotiques et donc le risque d’antibiorésistance, y compris pour les humains. Une détection précoce des anomalies, avant l’apparition de symptômes détectables par l’éleveur, aiderait à aller dans ce sens.

La surveillance des élevages porcins sur la base des vocalisations des animaux, présentée précédemment, en est un exemple. Des systèmes de caméras vidéo dans les étables de vaches laitières, ou dans les bâtiments hébergeant des volailles, permettent également de détecter des anomalies comportementales très précoces, avant que l’éleveur ne puisse les repérer lui-même.

Des applications aussi pour les systèmes agropastoraux

Les systèmes agropastoraux sont des systèmes dans lesquels les animaux explorent des espaces ouverts, avec une végétation spontanée, très diversifiée (les surfaces pastorales incluent les estives, les broussailles, les sous-bois, etc.).

Il est alors très difficile d’avoir une connaissance fine de l’état du système, par exemple la valeur alimentaire de ce que prélèvent les animaux.

Inclure les utilisateurs dans les réflexions

L’évaluation des impacts humains et sociétaux (compétences des éleveurs, pression de surveillance, acceptabilité sociale d’une surveillance de l’animal potentiellement perçue comme « déléguée aux machines ») devra nécessairement être réalisée en collaboration avec les disciplines des sciences sociales et humaines.

Ces travaux doivent bien évidemment inclure les éleveurs eux-mêmes, dans la cadre de suivis, d’enquêtes et surtout de démarches participatives, garante de l’acceptabilité et de l’appropriation des innovations générées. Le développement actuel des réflexions sur les recherches participatives trouve ici un domaine d’application particulièrement adéquat.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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