Nuit debout, un an après: le printemps "magique" a laissé un goût amer

Ambre TOSUNOGLU
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Plusieurs milliers de gens se retrouvent sur la place de la République à Paris le 15 mai 2016 contre la loi travail

Paris (AFP) - "C'était un moment très fort, un élan citoyen magique au printemps mais ça s'est terminé en eau de boudin": pour Sophie Tissier, comme pour nombre de participants, l'aventure Nuit debout laisse, un an après, un goût amer.

"On voulait donner envie aux gens de revenir s'investir dans la cité", explique à l'AFP cette salariée dans l'audiovisuel âgée de 38 ans, qui fut un des porte-parole du mouvement.

Le contexte, avec d'importantes manifestations contre la loi travail, et le succès du film "Merci patron !" de François Ruffin, rédacteur en chef du journal alternatif Fakir, est jugé "propice à une action", se souvient Leïla Chaibi, militante de la première heure.

Le 31 mars 2016, avec pour mot d'ordre "On ne rentre pas chez nous ce soir", ils sont plusieurs milliers à se retrouver sur la place de la République à Paris, haut lieu de la mémoire des victimes des attentats de 2015.

"Il y avait plein de monde, malgré la pluie, le froid... On hallucinait", raconte Leïla Chaibi.

Sous l'oeil inquiet du gouvernement qui redoute un nouveau Mai 68 et celui, étonné, d'une presse qui ne veut pas louper le coche, les assemblées générales citoyennes contre la loi travail "et le monde qui va avec" s'organisent.

Mais, au fil des jours, Nuit debout ne prendra que faiblement en province, et pas en banlieue. A Paris même, il peinera à s'élargir au-delà des jeunes diplômés, "intellos précaires" et autres intermittents. Et les violences qui éclatent certains soirs, comme les images du philosophe Alain Finkielkraut chassé de la place, abîmeront la réputation de cette agora, qui s'essouffle. Avant l'été, le rideau est tiré.

- "Un phénix" -

"J'ai cru que ça allait faire changer les choses", confie Leïla Chaibi. "Ca n'a pas été le cas, on n'a pas fait tomber l'oligarchie".

"Les désorganisations et la présence d'une minorité d'extrême gauche ont clairement pourri le mouvement", estime Sophie Tissier.

Nuit debout refuse d'avoir un chef, préférant s'organiser en pôles (logistique, actions, communication...) et en commissions (convergence des luttes, éducation populaire, international...).

"Il y avait deux courants dans Nuit debout: celui qui voulait installer une sorte de démocratie (...) et celui qui ne voulait aucune forme de représentation", analyse Patrick Farbiaz, un des nombreux chercheurs ayant scruté le mouvement et auteur de "Nuit debout: les textes" paru en 2016. Deux courants qui "n'ont jamais trouvé une synthèse entre eux".

Mais pour Ugo Moret, co-auteur de "Nuit debout et maintenant?" paru en mars, on a peut-être tort d'"attendre quelque chose d'un mouvement citoyen comme ça". "C'était un mouvement de réappropriation pacifique de l'espace public", dans la lignée des mouvements des Indignés ou d'Occupy Wall Street. Ces réunions donnaient "une impression de phénix qui renaît tous les soirs de ses cendres".

- Elections en ligne de mire -

Qu'importe, pour Leïla Chaibi, "des gens qui n'avaient jamais mis les pieds dans une réunion publique, politique, se mettaient là à participer à une organisation et prendre des décisions".

Aujourd'hui, "certains sont dans des associations et ça c'est du plus. S'il n'y avait pas eu Nuit debout, ils seraient peut-être en train de regarder la télévision", juge la jeune femme, qui a rejoint l'équipe de campagne de Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France insoumise à la présidentielle.

De cette aventure singulière, le secrétaire d'Etat chargé de l'Enseignement supérieur, Thierry Mandon, retient le défi lancé à une démocratie représentative essoufflée, et à son "système de gouvernance obsolète". A cet égard, le mouvement n'est, selon lui, pas sans écho: "Pour la première fois depuis longtemps, tous les candidats à la présidentielle ont des propositions sur les institutions".

La VIe République, prônée par nombre de participants à Nuit debout et réclamée par Jean-Luc Mélenchon, en est une illustration.

Dans le domaine du social, le revenu universel a été longtemps débattu à "Répu", avant que le candidat PS Benoît Hamon n'impose ce thème dans la campagne.

Un an après la naissance de Nuit debout, "l'échéance réelle, c'est les municipales de 2020 avec peut-être l'explosion de listes citoyennes", prédit Patrick Farbiaz.

César du meilleur documentaire pour "Merci patron!", François Ruffin, lui, s'est d'ores et déjà lancé dans l'arène: il est candidat aux législatives sous la bannière "Picardie debout".

D'ici là, espérant rallumer la flamme, Nuit debout donne rendez-vous fin mars et le 22 avril, veille du premier tour de la présidentielle, "sur toutes les places de France".

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