Nouvelles taxes américaines : "une injustice totale que le secteur viticole français paye cash"

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Dans le cadre du litige entre Boeing et Airbus, de nouvelles taxes américaines sont entrées en vigueur mardi sur certains produits européens. Parmi eux, les vins français, visés par une augmentation des droits de douane de 25 %. Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants de France, détaille à France 24 les conséquences à venir de ces nouvelles taxes, et appelle l'Union européenne à réagir.

Depuis mardi 12 janvier, les droits de douane américains sur tous les vins non pétillants, moûts de raisin et cognacs français ont augmenté de 25 %, conformément à la décision de l'administration Trump, annoncée le 31 décembre. Un nouveau coup dur pour la viticulture française, déjà visée par des taxes imposées en octobre 2019 sur des importations européennes comme le vin, dans le cadre du bras de fer commercial qui oppose l'Union européenne (UE) et les États-Unis sur les aides publiques à l'aéronautique.

Des responsables du secteur viticole estiment l'impact de l'ensemble des taxes américaines sur les vins français à 1 milliard d'euros de perte de chiffre d'affaires.

De son côté, le gouvernement français, qui devrait prochainement accorder des aides pour soutenir la filière, a exhorté mardi la Commission européenne à répondre rapidement à sa demande de création d'un fonds de soutien pour les viticulteurs. "Je regrette la lenteur avec laquelle la Commission européenne répond à nos sollicitations sur un fonds de compensation. Ces filières sont très durement touchées, elles ont besoin de soutien européen", a déploré, mardi, le ministre de l'Économie, Bruno Le Maire, lors d'une conférence de presse.

Pour comprendre les enjeux et les conséquences attendues de ces nouvelles taxes sur la filière, secteur clé de l'économie française, France 24 a interrogé Jean-Marie Fabre, président des Vignerons indépendants de France, lui-même viticulteur à Fitou, en Occitanie.

France 24 : Pouvez-vous nous rappeler l'importance du marché américain pour les viticulteurs français ?

Jean-Marie Fabre : Le secteur viticole français est un secteur qui exporte beaucoup, et dans ses exportations le marché américain se classe au premier rang en valeur. À titre d'exemple, les vignerons indépendants assurent plus de 40 % de leur chiffre d'affaires sur le marché américain. Les États-Unis sont aujourd'hui le premier pays consommateur au monde, et le seul où la consommation est restée identique pendant la crise sanitaire – ce qui est important dans la période actuelle de ralentissement économique lié au Covid-19.

La nouvelle taxe intervient dans un contexte économique international et français déjà très difficile pour notre secteur. C'est un nouveau coup dur porté contre l'ensemble de la production viticole française, après les droits de douane à 25 % imposés par l'administration Trump depuis octobre 2019 et appliqués seulement sur les vins secs français de moins de 14 degrés. Sur les quatorze derniers mois, les pertes enregistrées à l'exportation s'élèvent à plus de 600 millions d'euros de chiffre d'affaires, dont 150 millions pour les Vignerons indépendants. Avec la nouvelle taxe, l'assiette des produits concernés va s'élargir, et concerner tous les vins de plus de 14 degrés, ainsi qu'une partie des spiritueux et des vins effervescents hors Champagne. En 2021, on estime que les pertes à venir atteindront 1 milliard d'euros.

Les viticulteurs français ne risquent-ils pas aussi de perdre du terrain par rapport à leurs concurrents ?

Chaque fois que les vins français de nos entreprises et nos domaines sont sortis des linéaires américains, car considérés comme moins compétitifs à cause des taxes, ils sont remplacés par des produits issus de pays concurrents. Je pense au Chili, à l'Argentine et à l'Australie, mais aussi aux productions européennes. L'Italie, qui n'est pas concernée par les taxes de 2019, a ainsi quasiment récupéré la totalité des parts de marché que nous avons perdu : en 2020, la France a reculé de 32 % à 19 % de parts de marché, tandis que les Italiens, qui étaient derrière nous avec 31 % de parts de marché, sont passés dans le même temps à 40 %. Ces parts seront durablement perdues pour nos entreprises. Pour les reprendre, cela demandera un travail très long et très coûteux. Car vous l'imaginez bien, on ne s'établit pas sur le marché américain en claquant des doigts. Cela avait demandé beaucoup de travail et des investissements colossaux, qui sont en train d'être perdus. Il va donc falloir réinvestir sans avoir aucune garantie de résultat.

Avec un changement d'administration aux États-Unis, une solution est-elle envisageable ? Que demandez-vous à l'Union européenne ?

C'est une injustice totale que le secteur viticole français paye cash pour un contentieux commercial entre l'Union européenne et les États-Unis concernant un autre secteur, à savoir l'aéronautique. Je ne souhaite pas que les vignerons, les domaines et les exportateurs français soient sacrifiés sur l'autel de la performance aéronautique européenne, c'est inadmissible. L'UE doit assumer les conséquences de sa politique qu'il ne m'appartient pas de commenter.

La résolution de cette problématique ne peut être qu'européenne. Par conséquent, nous attendons deux choses : la première, c'est une issue diplomatique urgente. Il faut rechercher très vite la désescalade et obtenir que les taxes douanières qui s'appliquent sur nos produits soient annulées. Deuxièmement, nous attendons que la Commission européenne débloque un fonds d'indemnisation pour les dommages collatéraux qui ont touché le secteur viticole français. Et ce, au bénéfice d'un concurrent direct au sein du marché européen, précisément la production italienne, qui bénéficie d'un avantage concurrentiel direct sur le marché américain. Ne pas répondre à une demande d'indemnisation européenne, revient à maintenir une concurrence déloyale sur le même secteur à l'exportation. Donc l'UE doit compenser les taxes imposés à nos entreprises pour qu'elles puissent garder leurs parts de marché. Il faut rendre équitable la compétition commerciale entre les producteurs européens sur le marché américain.

Le gouvernement français fait pression sur Bruxelles pour un fonds de soutien aux viticulteurs. Jusqu'ici en vain.

Je ne pense pas que l'on puisse douter un seul instant que le gouvernement français ne soit pas attentif à l'application de cette taxe et aux difficultés qu'elle engendre. Mais même si le contentieux concerne l'UE et les États-Unis, nous demandons à la France qu'elle obtienne très rapidement une indemnisation pour notre secteur qui est immanquablement affaibli. Dans un contexte déjà très difficile à cause de la crise sanitaire, il n'a pas échappé au gouvernement que la viticulture est un secteur stratégique puisqu'il représente 700 000 emplois répartis sur les 66 département viticoles français et génère entre 55 et 60 milliards d'euros de chiffre d'affaires par an. C'est une filière qui se situe au deuxième poste excédentaire du commerce extérieur et qui pèse énormément, avec quasiment 10 milliards d'euros de TVA. Évidemment que l'État français nous écoute, mais il doit taper encore plus fort du poing sur la table.