Nouvelle-Calédonie : « Les présidents du Sénat et de l’Assemblée sont tout trouvés pour renouer le dialogue », soutient Bruno Retailleau

La situation en Nouvelle-Calédonie reste extrêmement tendue. Cinq personnes, dont deux gendarmes, sont décédées, depuis le début des émeutes sur l’Île. C’est l’adoption par le Parlement d’une réforme du corps électoral qui a été le déclencheur de la fronde des indépendantistes. L’Etat d’urgence a été décrété. Le premier ministre Gabriel Attal a annoncé ce jeudi l’envoi d’un millier de forces de sécurité supplémentaire, alors que les forces de l’ordre ne sont pas assez nombreuses sur place.

Au-delà du retour à l’ordre et de l’appel au calme, le président du groupe LR du Sénat, Bruno Retailleau, met sur la table une idée pour tenter de sortir de la crise : une médiation avec le président du Sénat. « Je doute aujourd’hui que même Emmanuel Macron, même Gabriel Attal, soient en mesure de restaurer un dialogue. La proposition que je fais, c’est qu’il y ait une sorte de comité de médiateurs. Je pense que Gérard Larcher est aujourd’hui le seul capable de parler à toutes les parties. Car il avait créé un groupe de contact, il n’a cessé d’entretenir des liens. Car c’est le rôle institutionnel du Sénat, la représentation des territoires, y compris les territoires ultra marins, ne l’oublions pas », a avancé le patron des sénateurs LR, jeudi matin, sur France Inter. Il imagine « associer peut-être d’autres personnalités, au moins la présidente de l’Assemblée nationale, les deux grandes institutions ».

Gabriel Attal convie à Matignon Gérard Larcher, Yaël Braun-Pivet et les comités de liaison parlementaires

Dans la journée, Gabriel Attal a ensuite annoncé, à l’issue d’un nouveau Conseil de défense, qu’il allait convier à Matignon, avec le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, le président du Sénat Gérard Larcher, la présidente de l’Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, ainsi que les comités de liaison parlementaires sur la Nouvelle-Calédonie pour un « échange » sur la crise. Il est prévu ce vendredi à 18h30.

Du côté de la présidence de la Haute assemblée, suite à la proposition de Bruno Retailleau, on explique que « le Sénat sera disponible pour participer au processus de retour à l’ordre et la recherche d’accord global ». Gérard Larcher sera bien « présent demain à Matignon », confirme-t-on. Aujourd’hui, « la priorité, c’est le retour à l’ordre et la paix civile » et « un accord global, ce qui prendra du temps ». Comprendre : le projet de loi constitutionnelle n’est plus forcément le plus urgent. « Faut arrêter de mettre la charrue avant les bœufs », résume-t-on.

« Gérard Larcher est respecté par toutes les parties et il parle à tout le monde », souligne Bruno Retailleau

Du côté du Palais du Luxembourg, les dernières déclarations de Gabriel Attal n’ont pas échappé au président du groupe LR. « Je vois que ça bouge un peu depuis ce matin. Car comme par hasard, le premier ministre réunit demain les deux présidents d’assemblées et les comités de liaison », réagit auprès de publicsenat.fr Bruno Retailleau. Le sénateur de Vendée réitère sa proposition. « Si le gouvernement veut faire aboutir une négociation, et compte tenu des choix qu’il a faits, il me semble que les deux présidents des assemblées sont tout trouvés pour pouvoir renouer un dialogue qui s’est progressivement bloqué. Le gouvernement a beaucoup privilégié l’un des deux partis indépendantistes », pointe-t-il. « Gérard Larcher a plusieurs avantages : c’est le deuxième personnage de l’Etat, il est respecté par toutes les parties et il parle à tout le monde. Et le Sénat, c’est l’assemblée des territoires », insiste Bruno Retailleau, qui ajoute : « Gérard Larcher a cultivé ses relations en Nouvelle-Calédonie avec un groupe de contact ».

« Je ne dis pas que c’est une solution miracle. Mais on aurait tort de s’en priver », pense le président du groupe LR. Parmi les autres personnalités, « il peut y avoir d’anciens premiers ministres », comme « Manuel Valls ou Edouard Philippe », avance Bruno Retailleau, mais il « pense que Gérard Larcher a la meilleure connaissance et la présence de la présidente de l’Assemblée s’impose. Après, plus il y a de monde, plus c’est difficile ».

Quant à Lionel Jospin, retraité de la vie politique depuis longtemps, il « ne souhaite pas » a priori s’engager de nouveau, aujourd’hui, sur le dossier, croit savoir un élu.

« Le président du Sénat, par sa connaissance fine et par sa hauteur dans les discussions et les débats, est un interlocuteur possible », selon un élu indépendantiste

L’idée du président du groupe LR est sans surprise bien reçue par le sénateur de Nouvelle-Calédonie Georges Naturel, membre du groupe LR. « Gérard Larcher est un fin connaisseur de la Nouvelle-Calédonie. Je milite depuis octobre pour qu’on réunisse le groupe de contact du Sénat, qui existe, pour anticiper au mieux les sujets. Que Gérard Larcher conduise ce type de mission, j’applaudis des deux mains. C’est le personnage aujourd’hui qui est le plus à même de le faire. Yaël Braun-Pivet a aussi la connaissance du dossier, car elle a aussi présidé le groupe de contact », réagit l’élu de l’île, qui rappelle que lors de l’examen de la révision constitutionnelle sur la Nouvelle-Calédonie, « c’était une demande que les deux assemblées suivent au plus près le dossier ». Lui aussi verrait bien « Manuel Valls voire Edouard Philippe » participer au comité, ce dernier étant « passé sur le territoire il y a un mois, il a bien compris ce qu’il se passait ». Georges Naturel évoque aussi les anciens hauts-commissaires à la Nouvelle-Calédonie, comme « Thierry Lataste » ou « Alain Christnacht ». « L’idée serait d’avoir aussi des gens de la société civile, comme c’était le cas lors des accords de Matignon », ajoute Georges Naturel.

L’autre sénateur élu du « caillou », Robert Wienie Xowie, membre du groupe CRCE-K (Communiste républicain citoyen et écologiste – Kanaky), est aussi favorable à la concertation. « Le président de la République doit prendre en main le dossier calédonien, appuyé par une mission de dialogue. Dans ces moments graves et tragiques, j’invite l’ensemble des indépendantistes à rester unis pour faire sortir notre pays de cet engrenage », réagit le sénateur de Nouvelle-Calédonie. Appelant au « calme », il exprime ses « pensées » aux victimes sur place, face à « une situation insurrectionnelle, qui nous rappelle les moments troubles du passé ». « Sur la méthode, maintes fois nous avons alerté le gouvernement sur les risques qu’engendre ce projet de loi incendiaire », dénonce en revanche Robert Wienie Xowie.

De passage au Sénat ce jeudi, Romuald Pidjot, membre du bureau politique du parti indépendantiste FLNKS (Front de libération nationale kanak et socialiste) et secrétaire général adjoint de l’Union calédonienne, accueille favorablement l’idée d’une mission confiée à Gérard Larcher. « Le président du Sénat, par sa connaissance fine et par sa hauteur dans les discussions et les débats, est un interlocuteur possible pour mener cette mission. Ce genre de profil pourrait convenir dans le cadre de la mission de médiation qui est indispensable, parce que le FLNKS n’a plus confiance en Gérald Darmanin », avance-t-il.

« Sur le symbole, c’est très bien, mais de l’expérience que j’ai, il faut quelqu’un qui a du temps pour faire des allers/retours sur place », tempère Sylvain Maillard (Renaissance)

Côté majorité présidentielle, François Patriat, président du groupe macroniste du Sénat, accueille au premier abord froidement l’idée de Bruno Retailleau. « Je ne suis pas favorable à la proposition Retailleau », réagit le sénateur Renaissance, qui y voit en quelques sortes une manière de « déposséder le gouvernement » sur le dossier. « Il faut ramener l’ordre et avancer en concertation », ajoute François Patriat.

Son homologue de l’Assemblée est en revanche plus ouvert. « Sur le symbole, c’est très bien. Mais de l’expérience que j’ai, il faut quelqu’un qui a du temps pour faire des allers/retours sur place », affirme Sylvain Maillard, président du groupe Renaissance de l’Assemblée nationale. Il a pu se plonger dans ce dossier complexe en se rendant à Nouméa, en février dernier. Il a rencontré les responsables sur place, se trouvant directement en prise avec les difficultés du sujet.

Pour une mission de médiation, « il faut des personnalités qui ont du temps. Il faut aller plusieurs fois sur place. Je ne pense pas que Gérard Larcher et Yaël Braun-Pivet aient la possibilité d’aller tous les 15 jours à Nouméa », insiste le député de Paris. Mais sur le principe de désigner « quelqu’un qui a de l’autorité, qui peut prendre le temps, si tous les partis sur place, loyalistes comme indépendantistes, trouvent que c’est une bonne idée, c’est une bonne idée », ajoute Sylvain Maillard.

« Il faut rattraper le coup », soutient Patrick Kanner

L’idée de retrouver la voie de la concertation est aussi soutenue du côté des socialistes. « Bruno Retailleau va dans le sens que nous avons toujours évoqué. Dans une lettre que nous avons écrite au premier ministre, avec mon homologue de l’Assemblée, Boris Vallaud, le 7 mai, nous disions qu’il fallait absolument une mission de dialogue », souligne Patrick Kanner, président du groupe PS. Dans ce courrier, que nous avons pu consulter, ils proposaient « la mise en place d’une mission de dialogue dont le premier ministre serait le garant ». « Avec Olivier Faure, premier secrétaire du PS, et Boris Vallaud, nous allons saisir à nouveau le Président », nous annonce ce jeudi le sénateur du Nord.

L’ancien ministre de François Hollande voit aujourd’hui d’un bon œil la proposition de Bruno Retailleau. « Nous-même, nous sommes favorables à ce que les deux présidents des chambres soient dans ce dispositif, accompagnés de personnalités totalement impartiales, je dirais presque une autorité morale, pour compenser la partialité du gouvernement dans ce dossier », soutient Patrick Kanner.

Pour le président du groupe PS, « la principale cause de la situation, c’est le processus constitutionnel engagé, mais c’est aussi la remise en cause du gouvernement ». Il pointe le rôle de Sonia Backès, ancienne secrétaire d’Etat à la Citoyenneté, et « le fait qu’elle soit restée présidente de la province du sud, alors qu’elle était au gouvernement. Elle avait aussi reçu le soutien de l’exécutif pour les sénatoriales ». Et « le député Nicolas Metzdorf, avant d’être le rapporteur de la révision constitutionnelle à l’Assemblée, est avant tout loyaliste », ajoute le socialiste. Bref, « le gouvernement est l’arroseur arrosé aujourd’hui. Il faut rattraper le coup ». « Le gouvernement s’est mis dans le mur en klaxonnant, en voulant jouer l’autorité », insiste le sénateur PS. Pour Patrick Kanner, il faut maintenant « créer les conditions de la désescalade ».