Notes du bac manipulées : une éternelle polémique ?

En cette session de bac 2022, des correcteurs ayant découvert que les notes qu’ils avaient attribuées lors des épreuves de spécialité ont été par la suite systématiquement augmentées, une polémique récurrente vient de repartir, tel un feu de forêt en début d’été : les notes du bac feraient l’objet d’un « tripatouillage ».

Bien sûr, la gigantesque opération de correction des épreuves ne bénéficie d’aucun vaccin contre la manipulation, et des manœuvres douteuses sont toujours possibles. Faut-il, pour autant, aller jusqu’à parler, comme l’auraient fait certains syndicats, de « délit de triche » ? La promptitude et la vigueur des soupçons rappellent en tout cas la force d’un certain nombre d’idées reçues autour de l’évaluation, sur lesquelles il convient de revenir, de l’objectivité de la note aux liens entre le taux de réussite et la valeur d’un examen.

La note, mesure relative

Toute modification de note après coup paraît inadmissible à celui qui pense que la note attribuée par un correcteur est une mesure objective de la valeur d’une production. Mais tous les travaux de docimologie ont montré qu’il n’en est rien. Les notes fluctuent, entre autres, selon les correcteurs, la place dans un lot de copies, le moment de la correction.

La comparaison avec la température donnée par un thermomètre est foncièrement trompeuse, du double point de vue de la nature de l’objet apprécié, et de celle de l’outil utilisé. La température est un phénomène physique, que mesure un outil fondé sur l’observation de variations physiques.

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Le « niveau » d’un élève n’est pas une donnée interne objective (comme la tension artérielle par exemple) mais une hypothèse faite sur le développement d’un ensemble de « capacités » (connaissances, compétences, savoir-être : on a du mal à les désigner) qui ne peuvent être saisies qu’à travers des comportements censés les exprimer plus ou moins directement. Le correcteur juge de la présence (ou non) de ces capacités, qui ne pourra jamais être avérée avec certitude.

La note n’est qu’une façon (commode, d’où son succès) d’exprimer un jugement global sur des « capacités à » toujours hypothétiques, et par nature insaisissables. Monter au créneau pour un point de plus ou de moins n’a donc guère de sens. L’essentiel est de faire tout ce qui est possible pour prévenir les biais les plus préjudiciables, et les écarts les plus préoccupants.

La sévérité, gage de fiabilité ?

Les condamnations, souvent virulentes, de la « braderie » du bac, reposent sur le constat de l’augmentation (forte, et pratiquement incessante) des taux de réussite. Ils passent de 49,8 % en 1967, à 79,5 % en 2000, 95,7 % en 2020, mais 93,8 % en 2021. Parallèlement, le pourcentage des bacheliers dans une génération bondit, de 5,1 % en 1950, à 86,6 % en 2020 (puis 83,1 % en 2021). Si la valeur va de pair avec la rareté, que vaut un diplôme que tout le monde peut obtenir sans difficulté ?

Mais deux questions se posent. Tout d’abord, à partir de quand le bradage commence-t-il ? Où est la limite entre augmentation normale (progrès des générations) et augmentation démagogique (désir de valoriser une politique en trompant sur le niveau réel) ? Qui peut prétendre pouvoir fixer de façon indiscutable le taux de réussite à considérer comme optimal, parce que « juste », et exprimant de façon acceptable la qualité du système scolaire ?

Peut-on, ensuite, penser que plus le taux de réussite est bas, plus la fiabilité, et la valeur, du diplôme obtenu par examen, sont fortes ? Ne devrait-on pas, au contraire, se réjouir d’un fort taux de réussite, qui marquerait l’excellence pédagogique du système, et la réussite du travail des enseignants ?

L’enseignement secondaire ne devrait-il pas se donner comme objectif 100 % de réussite ? Viser un taux restreint reviendrait à sacraliser l’élimination d’une partie importante de la jeunesse française. En tout cas, aucune recherche ne montre que plus un examen est sévère, plus il est fiable.

Des interférences politiques ?

La troisième idée reçue est a priori plus délicate à condamner. Elle peut s’énoncer comme la croyance en l’existence d’une tendance malsaine, au sein de l’administration de l’éducation nationale, et sous la pression des décideurs politiques, à opérer des tripotages sur les notes du bac. Il faut noter que ce soupçon est d’autant plus fréquent chez les responsables syndicaux que l’exécutif est dominé par des partis qui n’ont pas leur faveur.

On imagine des mains humaines (celles du ministère) tournant subrepticement les poignées du système de notation, pour infléchir les résultats dans un sens qui leur soit favorable. Ce travail d’infléchissement des résultats irait de pair avec la volonté de déposséder les jurys de leur pouvoir de jugement. Ainsi se manifesterait, à la limite, un mépris pour les correcteurs ayant scrupuleusement effectué leur travail en amont.

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Mais faut-il croire que l’administration vit avec la tentation des « petits arrangements internes » ? Faut-il faire peser sur elle le soupçon d’une tendance irrépressible à brader, par calcul politique, et finalement par démagogie ?

Un tel soupçon est bien méprisant à l’égard des travailleurs du ministère, et même des décideurs politiques. L’hypothèse inverse, de l’existence d’un souhait sincère d’apprécier aussi justement que possible le « niveau », et du système, et des élèves considérés individuellement, a, au moins, autant de pertinence. Faute de sombrer dans une critique, férocement populiste, du « tous corrompus, tous tricheurs ».

Modifier des notes, si l’on a des raisons sérieuses de le faire, n’est donc ni un péché ni un délit. Les raisons sérieuses ne manquent pas : corriger de possibles excès dans la balance sévérité/clémence ; éviter de trop grands écarts entre les notes, qui résulteraient des divergences de jugements entre correcteurs, ou des différences de difficulté des sujets proposés pour une même épreuve.

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La notation étant ce qu’elle est, une pratique d’évaluation toujours incertaine, et non une opération de mesure, la modération et l’harmonisation des appréciations (des notes) sont une nécessité dans le double souci d’une moindre subjectivité, et d’une plus grande équité. Bien entendu, le processus de modération doit être lui-même clair, et contrôlable. Mais évaluer exige que l’on parie sur la bonne volonté de tous les autres acteurs engagés dans le processus.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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