Le Norouz de la peintre iranienne Nazanin Pouyandeh en un mot, un geste et un silence

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Ce samedi 20 mars, plus de 300 millions de personnes fêteront Norouz, le Nouvel An du monde persan. L’artiste peintre iranienne Nazanin Pouyandeh nous explique dans la vidéo ce que Norouz signifie pour elle. Dans son atelier à Arcueil, près de Paris, elle nous a également confiés quelques idées précieuses pour mieux comprendre son œuvre foisonnante qui regorge de détails, de références et d’énigmes.

RFI : Vous nous accueillez dans votre atelier à Arcueil, dans le sud de Paris, mais vous êtes née à Téhéran, en 1981. À l’âge de 18 ans, vous êtes partie en France où vous avez reçu en 2005 le diplôme de l’École des Beaux-Arts de Paris. Il y a quatre ans, vous avez vécu un voyage initiatique au Bénin. Les lieux, sont-ils la source de votre créativité en tant que peintre ?

Nazanin Pouyandeh : L’impact des images dans des endroits où j’ai grandi ou où j’ai voyagé, c’est quelque chose de fondamental pour moi. D’une certaine manière, on peut dire que tout mon travail tourne autour de l’impact de l’image sur la mémoire. Qu’est-ce qu’on peut en faire en tant que créateur ou créatrice avec un bagage culturel et imagé ? Moi, j’ai grandi en Iran, jusqu’à mes 18 ans. Ensuite, j’ai immigré en France. Depuis, j’ai énormément voyagé. Ma mémoire visuelle des lieux, ce n’est pas que l’Iran ou Paris. C’est aussi les pays que j’ai découverts : l’Inde, la Chine, le Tibet, le Bénin…

En fait, ce n’est pas forcément le lieu en tant que terre qui compte, mais toutes les sensations qu’on reçoit dans un lieu. L’impact de ce qu’on ressent dans un lieu est quelque chose qui nourrit énormément mon travail.

Dans vos œuvres apparaît souvent une sorte de dédoublement. Dans une peinture, par exemple, on aperçoit une jeune femme, torse nu, qui se regarde et s’admire dans un miroir. Dans un dessin très coloré et semi-autobiographique, vous montrez une femme debout, composée de deux moitiés, une moitié montre votre corps, l’autre moitié est peuplée d’innombrables scènes de l’histoire de l’humanité. Le « dédoublement » est-il un élément clé pour comprendre votre œuvre ?

Dédoublement, ce n’est pas forcément un mot pour comprendre mon œuvre, mais c’est la base de notre existence. On est des personnages doubles, que ce soit dans le sens physique – nous avons un extérieur et un intérieur -, mais aussi dans le sens psychique : il y a ce qu’on montre et ce qu’on ne montre pas. La question du double, de la moitié de soi-même - que ce soit les forces du Mal ou les forces du Bien, parce qu’on est aussi construit de cela - c’est quelque chose de très important. C’est quelque chose à laquelle je réfléchis, qui me fascine. C’est vrai, dans la plupart de mes œuvres, il y a une tension qu’on ressent. Et la tension vient du fait que les forces d’un tableau ne vont pas dans le même sens.

Par exemple, il y a une image a priori de guerre, et il y a des filles dans cette image de guerre, mais elles sont habillées comme pour aller à la fête. Là aussi, il y a une question de double, de quelque chose et son contraire. Dans la plupart de mes œuvres, il y a toujours une tension qui vient des forces opposées. On peut appeler cela dédoublement du personnage, ou dédoublement de situations ou de forces.

Dans vos œuvres règne une très grande profusion d’imaginaires et de détails. En même temps, quand on suit votre logique du dédoublement, n’essayez-vous pas de nous cacher quelque chose de très simple à travers cette profusion de détails ?

Tout est là et rien n’est là. Je ne peins pas pour cacher des choses. Je m’exprime pour montrer des choses. Mon but n’est pas de créer une sorte de cache-cache avec le spectateur. En tout cas, moi, je crée pour qu’il y ait une émotion, une interaction, pour qu’on se sente concerné ou pas. Je ne suis pas dans un jeu métaphorique pour cacher des mystères. Le mystère, s’il est là, c’est qu’une œuvre garde toujours un mystère, parce qu’une œuvre nous dépasse. Une œuvre nous raconte des choses que nous, on n’a pas forcément décidé de dire. Donc, le mystère vient plutôt de là et pas derrière la multitude de détails.

Chez vous, derrière la multitude de détails, il y a souvent la joie de la vie qui s’exprime et qui est en même temps à l’opposé d’une expérience tragique que vous avez vécue à l‘âge de 17 ans. Vu de l’extérieur, l’assassinat de votre père, écrivain et intellectuel connu en Iran, en 1998, et votre départ pour la France peu de temps après, sont indissociables de votre œuvre très puissante et énigmatique...

Ça, ce sont aussi des raccourcis journalistiques, parce qu’on n’est pas qu’un seul événement. Je ne suis pas que la mort de mon père et l’exil en Occident. Je suis tous les événements que les journalistes ne savent pas depuis mon enfance et tout le reste qui m’a construit ici. Cette histoire donne des clés à des spectateurs, parce que l’être humain a besoin d’une narration pour se raconter des histoires, pour entrer dans une œuvre. Mais on ne peut pas réduire une œuvre à un événement, que ce soit tragique ou merveilleux. L’art dépasse tout cela.

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Dans l’actuelle exposition Ex Africa du musée du Quai Branly, vous faîtes partie des artistes contemporains invités. Est-ce que vous vous considérez comme une artiste « ex Africa » ?

Mon voyage au Bénin, en 2017, a été une étape très importante dans ma création artistique. Cela m’a énormément nourrie au niveau humain et au niveau artistique. Il y a le lien que j’ai pu établir avec les gens, mais aussi avec l’art du Bénin. Je ne me considère pas forcément dans une case qu’on me donne. Je me considère vraiment comme moi-même. Je suis un patchwork de choses et de cultures, de voyages, de pensées, d’expériences. En revanche, je suis extrêmement touchée d’être dans cette exposition, parce que c’est une exposition qui parle beaucoup de liens et de la fascination pour l’autre. D’une certaine manière, elle parle tout simplement d’amour. La plupart des artistes, quand ils parlent de leurs œuvres, ils racontent tous que, à un moment, ils étaient fascinés par une culture, par l’art d’un continent et ils ont voulu rendre hommage à cette chose dans leur langage personnel. C’est une forme d’amour, parce que c’est gratuit. On ne demande rien en retour. C’est juste un acte généreux qui va vers l’autre. Dans ce sens-là, je suis ravie d’être dans cette exposition.