Nigeria: les propos et silences du président Buhari passent mal auprès des manifestants

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Après l’intervention de l’armée mardi soir à Lagos contre un rassemblement pacifique de la jeunesse, qui a fait au moins 12 morts selon Amnesty International et déclenché une vague de pillages et de destruction dans plusieurs États du sud du pays, les Nigérians attendaient tous une réaction du président. Mais Muhammadu Buhari n’a pas dit un mot sur ce drame dans son intervention de jeudi.

Avec notre correspondante à Abuja, Liza Fabbian

« Un discours déprimant et dénué d’empathie. » La formule employée par le parti d’opposition nigérian PDP résume bien le sentiment général au Nigeria après l’intervention de Muhammadu Buhari jeudi soir.

Les Nigérians attendaient que le président s’exprime sur l’intervention sanglante de l’armée mardi soir et qu’il nomme les responsables qui ont donné l’ordre de tirer aux militaires, mais Muhammadu Buhari n’a même pas évoqué ces événements.

Sur les réseaux sociaux jeudi soir, de nombreux Nigérians se disaient « sans voix » après le discours d'un président totalement « déconnecté de la réalité » pour certains.

Comme beaucoup d’autres, Angela espérait que le chef de l’Etat nomme les responsables de ce « massacre ». Il n’en a rien fait. « Il a attendu 48 heures pour parler, et il n’a rien dit sur toute cette violence. Le président n’a montré aucun signe d’empathie, ça en dit long sur notre pays. C’est pour cela que nous manifestions. Pour une meilleure gouvernance, pour nos droits, pour avoir accès à l’emploi… Et notre président vient et nous dit que tout cela est vain. »

Le chef de l’Etat nigérian continue d’affirmer obstinément qu’il a donné des garanties suffisantes à la jeunesse de son pays, en promettant une réforme de la police. Ce n’est pas assez selon Bismarck. « Il a subtilement menacé les manifestants et nous a dit "c’est soit ça, soit rien". Il a dit aux organisations internationales de se mêler de leurs affaires. Au final, il n’a répondu à aucune de nos revendications profondes. »

Les propos du président, qui a accusé les manifestants de « menacer la sécurité » du pays, sont largement dénoncé par les leaders du mouvement qui reprochent au gouvernement d’avoir payé et armé les casseurs qui sèment désormais le chaos dans plusieurs villes du pays afin de justifier l’intervention des forces de sécurité contre le mouvement pacifique de la jeunesse pour la bonne gouvernance. Une stratégie dangereuse selon Nicolas. « En fait, il ne s’est pas du tout adressé à la jeunesse. Et rien ne dit que c’est la dernière fois qu’on assiste à ce genre de violence dans le pays. »

Au moins 56 personnes ont perdu la vie depuis le début du mouvement de protestation de la jeunesse nigériane, qui a débuté il y a trois semaines sur les réseaux sociaux.

De nouveaux pillages

Sur le terrain, la situation est en effet toujours tendue, notamment à Lagos, où plusieurs quartiers de la ville ont été totalement mis à sac et où un hangar contenant de l’aide alimentaire à destination des familles affectées par la crise du coronavirus a été pillé hier.

L’armée semble en revanche avoir repris le contrôle du centre-ville, mais des coups de feu résonnaient toujours sporadiquement dans les quartiers populaires du Mainland ce vendredi matin.

Contrairement au chef de l’État, le gouverneur de la ville, Babajide Sanwo-Olu, multiplie les excuses aux familles des victimes, qu’il s’agisse de policiers ou de civils. Les autorités de la mégalopole ont débuté un inventaire des dégâts très importants causés à travers toute la ville ces derniers jours.

Report de scrutins locaux

Dans l’État d’Edo, le gouverneur Godwin Obaseki a également engagé un dialogue avec les organisations de la société civile et les jeunes et a décidé de réduire la durée du couvre-feu en vigueur.

La commission électorale nigériane a de son côté annoncé jeudi un report sine die de 15 élections partielles qui devaient prendre place dans le pays à la fin du mois d'octobre.

Quant aux stars de l'Afropop qui ont soutenu ce mouvement depuis le début, elles ont exprimé leur déception sur Twitter : le chanteur Burna Boy se dit « traumatisé » par les récents événements dans son pays. « J'ai si mal pour notre génération », peut-on aussi lire sur le compte Twitter de Davido.