Nigeria : "Ce nouvel enlèvement marque l’échec de la politique sécuritaire du président Buhari"

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L'enlèvement de plusieurs centaines de lycéens dans le nord-ouest du Nigeria perpétré dans la nuit de vendredi à samedi par la secte Boko Haram remet en cause l’efficacité de la politique sécuritaire du pouvoir. Ces attaques terroristes répétées de la secte islamiste signent-ils un aveu d'impuissance du président Muhammadu Buhari ? Éléments de réponse dans un entretien croisé.

Après la stupéfaction, vient le temps des questions. Quelques jours après l'enlèvement de centaines d'adolescents d'un pensionnat du nord du Nigeria, dont au moins 333 sont toujours portés disparus, d'aucuns s'interrogent sur l'état sécuritaire du pays et remettent en cause la politique sécuritaire du président Buhari. Abba Seidik, journaliste et auteur du livre "Voyage au cœur de Boko Haram" ainsi que Vincent Foucher, chercheur au CNRS livrent pour France 24 quelques éléments de réponse.

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France 24 : Boko Haram a perpétré ce nouvel enlèvement dans une zone éloignée de son champ d'action habituel, témoignant de son expansion. Ce retour en force traduit-il des failles dans la sécurité du pays ?

Abba Seidik : De toute évidence. L'enlèvement ne concerne pas quelques individus mais plusieurs centaines d'élèves. Ce n'est pas un acte que l'on peut facilement dissimuler. Une opération de cette envergure aurait normalement dû être appréhendée par les services de police. Il existe donc des failles au niveau local mais aussi au niveau fédéral. Les services de renseignement et de police n'ont pas fait leur travail. Même si la zone où l'attaque a été perpétrée n'est pas l'épicentre de la zone de Boko Haram, elle reste proche, donc la région aurait dû faire l'objet d'une attention particulière.

Vincent Foucher : L'enlèvement s'est produit dans une zone qui n'est habituellement pas celle de Boko Haram, il était donc difficile à prévoir pour les forces de sécurité. Il n'empêche que les failles des forces de sécurité du pays sont effectivement béantes. À leur décharge, il faut dire que les conflits au sein du pays sont partout. Le Nord est en proie aux attaques jihadistes, le centre du pays subit le conflit entre agriculteurs chrétiens et éleveurs musulmans et le Sud doit faire face à des revendications sécessionnistes. Les enlèvements ont pris une ampleur industrielle dans le pays. Le niveau d'organisation du banditisme est si important qu'il devenu extrêmement difficile à combattre.

Ce nouvel acte terroriste ébranle-t-il la présidence de Bohari ?

Abba Seidik : La gestion de la crise a été catastrophique. Le président n'a pas du tout pris la mesure de l'événement. Il aurait dû rentrer à Abuja, convoquer un conseil de sécurité et prendre la parole. Au lieu de cela, il est resté sur son lieu de vacances et a préféré envoyer ses lieutenants communiquer à sa place. Les images diffusées du président réagissant mollement ont été catastrophiques en terme de communication. Ce n'est que quand il a vu que cette communication ne fonctionnait pas qu'il s'est décidé à rentrer pour prendre la parole, mais le mal était fait auprès de l'opinion.

Ce nouvel enlèvement marque l'échec de la politique sécuritaire du président Buhari. Il a été élu en février 2015 en promettant aux Nigérians d'en finir avec Boko Haram et le jihadisme. La population attendait beaucoup de lui car c'est un nordiste, contrairement à son prédécesseur Goodluck Jonathan qui était originaire du Sud. On pensait donc qu'il serait particulièrement sensible à la question de la pacification du nord du pays. Il avait en plus l'image d'un général à poigne, perçu comme le chantre le lutte contre la corruption et du terrorisme. Mais il n'a rien fait de tout cela. Rien de mieux que son prédécesseur sudiste... Cette inaction est perçue comme une trahison pour les Nigérians.

Les électeurs déçus ne peuvent de toute façon pas le sanctionner aux urnes car Muhammadu Buhari effectue son second mandat et la Constitution ne prévoit pas de troisième mandat. Il laissera seulement l'image d'un président qui n'a rien fait. Il lui reste encore deux ans à gouverner et tout porte à croire qu'il ne fera rien de plus. D'abord parce que s'il avait vraiment eu l'intention d'agir, il l'aurait fait avant. En renvoyant les responsables fédéraux qui n'ont rien fait, par exemple. Ensuite parce que la récession économique dans laquelle le pays est entré depuis la pandémie, qui a limité les exports de pétrole, ne permet plus au pays de déployer d'importants moyens comme il aurait pu le faire avant la crise sanitaire.

Vincent Foucher : Le président est un homme malade, âgé, il fait ce qu'il peut. Lors de sa réélection, son bilan n'était déjà pas bon du point de vue sécuritaire. Mais ce n'est pas avec la récession qu'il va pouvoir faire davantage. Quelques décisions ont néanmoins été prises comme de fermer certains internats dans le Nord, mais le pays ne dispose pas de moyens suffisant pour faire grand-chose de plus.

Comment les Nigérians réagissent-ils face à ce nouvel attentat ?

Abba Seidik : Ce nouvel enlèvement frappe une population encore traumatisée par l'enlèvement des élèves de Chibok perpétré en 2014. À cela est venu s'ajouter l'attaque de Maidiguri le 9 février et celle du 28 novembre au cours de laquelle plus d'une centaine de civils ont été tués dans nord-est du Nigeria par des militants islamistes présumés. Les Nigérians sont déçus par le président dont ils espéraient beaucoup. Ils se sentent trahis, délaissés par les autorités, résignés. Leur fatalisme les conduit bien souvent à s'en remettre à Dieu. D'autres s'organisent en groupe d'auto-défense car ils ne comptent plus sur les autorités pour les protéger. Les abus de la police ont de toute façon nourri une certaine méfiance vis-à-vis de la population.

Les habitants des villages du nord du pays vivent chaque jour avec la peur au ventre. L'insécurité croissante a conduit les civils à fuir leur village. Ceux-là n'ont plus de ressources pour survivre car ils ont dû abandonner leurs terres pour se protéger. Ceux qui les accueillent n'ont plus suffisamment de denrées pour les nourrir. La catastrophe humanitaire a déjà commencé. Et les aides provenant habituellement des pays donateurs de la région sont réduites en raison de la crise économique liée à la pandémie qui les a aussi touchés. Dans ce contexte, on peut imaginer que des jeunes sans travail et dans une grande pauvreté rejoignent à leur tour les rangs de Boko Haram.

Vincent Foucher : Il est difficile de décrire l'état d'esprit d'une nation car il n'y a pas de sondage et le Nigeria est un pays immense et fragmenté. Mais on voit bien que les Nigérians qui étaient jusque-là favorables à Muhammadu Bohari montrent aujourd'hui quelques signes d'agacement. L'exaspération se traduit d'ailleurs très bien dans le mouvement #EndSARS qui dénonçait à ses débuts les violences policières et qui s'en prend aujourd'hui à tous les manquements du pouvoir. Est-ce à dire que cette colère va conduire à un soulèvement de la population ? Cela reste difficile à dire tant le pays est préoccupé par ses propres luttes. Mais si un soulèvement venait à naître, nul doute que le pouvoir, aussi paradoxal que cela paraît, trouverait les moyens de le réprimer.