Nicolas Levkov, ex-directeur des rédactions en langues étrangères de RFI, nous a quittés

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Nous avons appris ce dimanche 22 novembre la mort de Nicolas Levkov, 87 ans, qui a longtemps dirigé les rédactions en langues étrangères de RFI.

Né à Sofia, Nicolas Levkov, qui avait fait ses études au lycée français de la capitale bulgare, est entré à la Radiodiffusion Télévision Française (RTF) en 1953. Journaliste dans le secteur des émissions étrangères, il en est devenu le directeur et a eu la charge de restructurer le secteur qui s’était enrichi de plusieurs rédactions à partir des années 1980. Nicolas Levkov a également été une figure marquante du Syndicat National des Journalistes, et beaucoup à RFI se souviennent encore de la force de ses convictions exprimées d’une voix qui n’avait pas besoin de micro lors des grands conflits sociaux en 1968, 1974 et 1981.

La légende Nicolas Levkov, témoigne Oliver Da Lage

« Jusqu’au bout, Nicolas Levkov est resté le jeune homme fuyant le régime bulgare arrivé en France en 1952. Il en a gardé les émotions et les indignations, intactes comme au premier jour », témoigne Olivier Da Lage rédacteur en chef à RFI, qui a été un proche de Nicolas Levkov.

« Il commence à travailler aux émissions bulgares de la RTF comme pigiste. Au début des années 1960, il fait partie d’une délégation reçue par Louis Terrenoire, ministre de l’information de De Gaulle qui demande l’intégration de 39 pigistes. La conversation s’enlise, Levkov tape du poing sur la table du ministre et sort en claquant la porte. Le lendemain, il est convoqué par son chef. Persuadé qu’il est viré, Levkov se rend dans le bureau où son chef lui tend le combiné du téléphone. Terrenoire est au bout du fil : "Vous avez du courage !". Les 39 pigistes – dont lui-même – sont intégrés. Nicolas rejoint le SNJ. "L’injustice me met hors de moi", confie-t-il près de soixante ans plus tard. Et on l’écoute. Cet haltérophile est une force de la nature que rien n’impressionne. "J’étais musclé et je n’ai jamais eu peur de personne", observe-t-il, l’air de rien », raconte Olivier da Lage.

« Il règle les problèmes en entrant sans rendez-vous dans les bureaux des directeurs de l’ORTF qui, pétrifiés, n’osent rien dire. En mai 1968, il écarte à la main les barreaux censés protéger l’accès de l’étage de la direction de la Maison de la Radio. Mais à côté du syndicalisme, il y a le travail. Dans les années 1980, il devient rédacteur en chef des émissions en langues étrangères de RFI et partira à la retraite comme directeur, à la fin des années 1990. Entre-temps, il aura reçu la Légion d’honneur des mains de Catherine Tasca dans le Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay. Il faut avoir vu ses larmes en recevant cet honneur pour mesurer la sensibilité de ce colosse devenu français par choix. Une sensibilité qui s’exprime dans sa vie cachée : celle de ce bibliophile-poète qui a publié en bulgare et en français sans jamais s’en vanter », ajoute Olivier da Lage.

Une personnalité hors du commun, témoigne Jacqueline Papet

« Nicolas, c’était d’abord une force de la nature. Ancien champion d’haltérophilie, il s’amusait à serrer des mains, en broyant les phalanges ou à étreindre ceux et celles qu’il aimait bien, surtout quand il s’agissait comme moi de poids plume… », témoigne Jacqueline Papet, ancienne rédactrice en chef de RFI. « Cette force il savait l’utiliser, dans les combats syndicaux qu’il a menés toute sa vie -même quand il a occupé des fonctions d’encadrement dans les rédactions de langues étrangères,- se battant pour intégrer les pigistes ou plaidant pour de meilleures conditions de travail. Il savait mieux que personne utiliser sa voix de stentor ou claquer des portes… jusqu’à un jour faire tomber un miroir en sortant du bureau du PDG de l’époque ».

« Nicolas savait ce qu’il voulait. Par exemple, quand il a pris la nationalité française et qu’on a voulu franciser son patronyme en lui proposant "Le Veau", vous pouvez imaginer sa réaction… Et bien sûr il a gagné », raconte Jacqueline Papet.

« Comment oublier les soirées après le travail où dans un studio, autour du piano d’un autre confrère Thomas Schreiber, d’origine hongroise, nous nous détendions en buvant la vodka fraîche que Nicolas avait toujours dans son frigidaire. Il dirigeait des représentants d’une grand partie de la planète : d’abord avec la chaîne Est pour intégrer les rédactions représentant les pays de l’URSS, puis l’Amérique latine lorsqu’elle devient une cible au lendemain de l’arrivée de la gauche en France, et plus tard l’Asie avec le démarrage du mandarin au lendemain de Tian an men en 1989, sans oublier l’Afrique anglophone et lusophone… Il faisait son tour du monde quotidien et il ne s’en lassait pas ! », souligne Jacqueline Papet.

Il impressionnait par « sa droiture et son intransigeance, par son culot… », témoigne Pierre Ganz

« J’ai fait la connaissance de Nicolas Levkov en arrivant à l’ORTF au début des années 1970. Il était alors un des piliers de la section syndicale SNJ et impressionnait. Physiquement - il avait fait de l’haltérophilie en compétition- moralement par sa droiture et son intransigeance, par son culot enfin. », témoigne Pierre Ganz, ancien directeur de la rédaction et ex-directeur du Multimédia. « Il n’hésitait jamais à forcer une porte pour obtenir un rendez- vous ou à la claquer quand il n’obtenait pas satisfaction. Après l’éclatement de l’ORTF en 1974 et la fermeture de la quasi-totalité des rédactions de RFI en langue étrangère, Nicolas n’a eu de cesse de mobiliser des forces pour convaincre en interne et au gouvernement qu’il ne fallait pas se limiter à diffuser en français. Ce combat a conduit après 1981 au développement des sections de langue que Nicolas a longtemps dirigées ».

« Un ami fidèle et exubérant…»

« Il motivait ses troupes "à la bulgare", disait-il, alternant coups de gueule et calinothérapie dans son bureau autour un verre d’alcool fort… Nicolas était accordéoniste à ses heures, et un poète discret. Un ami fidèle et exubérant aussi : je garde de lui le souvenir de sa joie lorsque je l’ai rejoint le 28 mai 1975 au foyer de la Maison de la radio où se déroulaient les premières élections de délégués du personnel de Radio France ; je lui ai annoncé que j’étais papa depuis quelques heures, et Nicolas m’a soulevé de terre et fait faire le tour de la salle en criant "Pierre a un fils, Pierre a un fils". Mon fils et moi t’embrassons Nicolas. Que la terre te soit légère », souligne Pierre Ganz.