Il n'existe aucune preuve que le vaccin contre la variole ait provoqué "une vague d'infections par le virus du sida"

L'OMS a déclaré la variole éradiquée en 1980, au terme d'une campagne de vaccination massive dans les pays les plus touchés, notamment en Afrique. Au même moment étaient détectés les premiers cas de sida dans plusieurs pays d'Afrique centrale. Des publications trompeuses partagées récemment sur Facebook affirment, en s'appuyant sur un article du Times de 1987, que la vaccination antivariolique a provoqué une "vague d'infections au virus du sida", le VIH. Or, à ce jour, aucun lien n'a été prouvé, ont expliqué plusieurs experts à l'AFP. L'article du Times avait par ailleurs déjà été remis en cause à l'époque de sa parution.

Plusieurs publications relayées sur Facebook et Twitter en mai 2022 et vues des milliers de fois sur Telegram partagent la capture d'écran d'un article du quotidien britannique The Times daté de 1987 et titré en anglais "Le vaccin contre la variole a déclenché le virus du sida".

"L'OMS a injecté aux Africains plus de 50 millions de vaccins antivarioliques et le 11 mai 1987, un article sous ce titre a été publié dans le quotidien britannique The Times : "Le vaccin antivariolique a provoqué une vague d'infections par le virus du sida", commente un internaute sur Facebook, déformant au passage le titre de l'article.

Capture d'écran réalisée le 11/07/2022 sur Facebook

La variole, responsable de 300 millions de morts au XXe siècle, a été déclarée éradiquée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) le 8 mai 1980, au terme d'une campagne de vaccination massive.

Ces publications sont partagées dans un contexte de résurgence d'une cousine éloignée de la variole, la variole du singe, considérée comme moins dangereuse et qui touche tout particulièrement l'Europe depuis mai 2022.

Les premiers cas de personnes infectées par le virus du VIH, responsable du sida, ont été détectés au début des années 80. Le virus, apparu en d'Afrique centrale, a été transmis à l'homme par des singes.

En 2020, l'OMS estimait qu'entre 480 000 et 1 million de personnes étaient décédées de cette maladie dans le monde depuis le début de l'épidémie.

Comme la variole, l'épidémie de sida a durement touché le continent africain. Il n'existe cependant aucune preuve d'un éventuel lien entre la campagne de vaccination antivariolique et le sida. Les jours suivants la publication de l'article du Times partagé sur les réseaux sociaux, plusieurs journaux - dont le Times - ont relayé le démenti apporté par plusieurs scientifiques et l'OMS. Par ailleurs, un médecin interrogé par le journal britannique dans l'article du 11 mai 1987 a assuré à l'AFP que ses propos avaient été "sortis de leur contexte".

Si toute stimulation immunitaire, qu'elle prenne la forme d'un vaccin, d'un virus ou d'une bactérie, peut réveiller un virus dormant dans l'organisme, ces cas ne sont pas à l'origine de l'épidémie massive de VIH en Afrique, ont expliqué plusieurs spécialistes à l'AFP, qui ont évoqué également des cas d'aiguilles mal stérilisées.

Un article du Times contesté

Contacté le 4 juillet 2022, le service des archives du quotidien britannique a confirmé à l'AFP que l'article partagé dans les publications que nous vérifions avait bien été publié dans le numéro du Times du 11 mai 1987. On peut d'ailleurs retrouver l'article entier dans ce document des archives du HIV Ireland. L'auteur y affirme que l'OMS étudie "des preuves scientifiques suggérant que l'immunisation par le vaccin antivariolique Vaccinia a réveillé l'infection par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH)".

Pour appuyer ses propos, il cite un "conseiller de l'OMS" de manière anonyme et donne l'exemple d'un militaire américain qui aurait commencé à développer des symptômes du VIH deux semaines et demie après avoir été vacciné avec le vaccin antivariolique à plusieurs reprises et serait ensuite rapidement décédé.

Le document du HIV Ireland contient également d'autres articles, publiés dans les jours suivants par d'autres médias, citant plusieurs médecins, y compris des responsables de l'OMS, démentant tout lien entre la vaccination antivariolique et l'épidémie de VIH.

Capture d'écran d'une partie du document partagé par le HIV Ireland, réalisée le 11 juillet 2022

L'AFP a obtenu auprès du Times un numéro du journal daté du 13 mai 1987, dans lequel avait été publiée une réponse de Jonathan Mann, alors directeur du programme de lutte contre le sida à l'OMS.

Jonathan Mann y écrit que l'article du 11 mai "rejoint de nombreuses autres idées non prouvées et spéculatives sur l'origine du sida. Nous n'avons connaissance d'aucune donnée scientifique qui soutiendrait l'idée que le programme mondial d'éradication de la variole pourrait être lié au sida".

"La variole est un fléau ancien et le vaccin antivariolique a été largement utilisé dans de nombreuses régions du monde au cours des deux derniers siècles. Pendant tout ce temps, ni le virus de la variole ni le virus (atténué et contenu dans le) vaccin antivariolique n'ont été liés à la recrudescence d'une autre maladie", écrit Jonathan Mann.

"À l'échelle mondiale, la répartition géographique de l'éradication de la variole et celle du sida ne concordent pas. En Asie, où des centaines de millions de vaccins antivarioliques ont été administrés de 1967 à 1972, le sida reste rare", ajoute-t-il.

L'AFP a interrogé l'OMS à propos de ces prétendues preuves d'un lien entre la vaccination antivariolique et l'épidémie de sida. "Nous ne sommes pas au courant", a répondu un porte-parole de l'organisation le 1er juillet 2022, sans plus de précisions.

Pour soutenir sa théorie, l'auteur de l'article du Times du 11 mai 1987 cite également le Dr Robert Gallo, chercheur américain en immunologie et virologie. Spécialiste renommé du sida, Robert Gallo a été au coeur d'une controverse scientifique au début des années 80, lorsqu'il s'est attribué la paternité de la découverte du virus du sida, contestée par deux chercheurs de l'institut Pasteur, Luc Montagnier et Françoise Barré-Sinoussi.

Aucune preuve que la vaccination contre la variole ait été à l'origine de l'épidémie de sida

Dans l'article du Times du 11 mai 1987, Robert Gallo est cité disant: "le lien entre le programme de l'OMS et l'épidémie en Afrique est une hypothèse intéressante et importante. Je ne peux pas dire que cela s'est réellement produit, mais je dis depuis quelques années que l'utilisation d'un vaccin vivant comme celui utilisé pour la variole peut activer une infection dormante comme le VIH".

L'AFP a contacté Robert Gallo le 27 juin 2022. Il estime que ses propos "ont été évidemment sortis de leur contexte". "Je suis totalement d'accord avec l'OMS: il n'y a aucune preuve, à ma connaissance ou à celle de quiconque, qu'un quelconque vaccin ait stimulé le VIH", a-t-il déclaré.

A l'époque, "je me souviens que beaucoup de gens soulignaient le fait que le virus du sida était apparu au moment où la variole disparaissait", se rappelle Anne-Marie Moulin, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste de médecine tropicale et parasitologie.

Cependant, "les hypothèses ne portaient pas tellement sur le rôle de la vaccination, elles étaient sur le fait que la variole faisait partie d'un ensemble de maladies régnantes. Il faut comprendre que plusieurs virus existent en même temps. Si vous modifiez quelque chose dans cet équilibre, vous provoquez des changements. En disparaissant, un trou s'était produit et tout d'un coup, un autre virus apparaissait. A l'époque, ça avait frappé", a-t-elle expliqué à l'AFP le 27 juin 2022.

Pour Michaela Muller-Trutwin, responsable de l'unité HIV, inflammation et persistance à l'Institut Pasteur interrogée par l'AFP le 4 juillet 2022, cet article rappelle une théorie liant l'apparition du sida au vaccin contre la polio, utilisé dans les années 50 en Afrique, une théorie depuis réfutée par les scientifiques.

Des personnes attendent pour se faire vacciner contre la variole à Singapour, en avril 1959 ( AFP / -)

En revanche, des aiguilles réutilisées et mal stérilisées ont pu participer à transmettre le virus du VIH déjà présent dans la population: "le rôle des aiguilles non stérilisées dans la transmission du VIH et de l’hépatite a été mainte fois documenté", a commenté Anne-Marie Moulin. "Ma conclusion est que les aiguilles injectant le vaccin ou tout autre chose ont sûrement joué un rôle dans la transmission du VIH, mais non le vaccin antivariolique lui-même".

En 2007, l'OMS avait déjà alerté sur cette problématique, estimant qu'environ "5% des nouveaux cas de VIH dans le monde sont dus à des injections non sécurisées dans un cadre médical".

Toute stimulation immunitaire peut éveiller un virus dormant, mais non provoquer une "vague d'infections"

Selon les scientifiques interrogés, il n'est pas impossible que la vaccination contre la variole ait, dans certains cas, activé un virus dormant du VIH déjà présent dans l'organisme des personnes vaccinées.

"Lorsque vous êtes infectés par le sida, certaines cellules sont infectées mais ne produisent pas de virus. Mais lorsque ces cellules T reconnaissent une stimulation immunitaire (comme un vaccin ou un virus qui entre dans l'organisme, ndlr), elles vont réagir et se diviser. Le virus du VIH dormant peut alors 's'éveiller' et s'exprimer", a décrit Robert Gallo.

"Le virus du VIH peut donc être stimulé - voire réveillé- par le vaccin contre la variole, ou tout autre vaccin ou infection. Mais ça ne fait pas une grande différence: tôt ou tard, le virus aurait été stimulé", a ajouté le scientifique américain.

"On ne peut rien exclure", a pour sa part estimé Michaela Muller-Trutwin. "Mais si le vaccin peut réveiller un virus dormant, alors toute autre infection le fait. On utilise ça dans la recherche pour une thérapie curative de l'infection VIH", a-t-elle expliqué. En stimulant le système immunitaire, "on essaie de faire sortir le virus de ses réservoirs latents pour ensuite l'éliminer". Une piste de thérapie décrite ici.

Cependant, ces cas ne peuvent pas être à l'origine de l'épidémie de sida ou d'une "vague d'infections" par le VIH, selon les experts interrogés.

A l'époque des campagnes de vaccination contre la variole, "des millions de personnes avaient été vaccinées dans le monde et pourtant il n'y a pas eu de grande épidémie de sida dans tous les pays", a souligné Michaela Muller-Trutwin.

L'épidémie de variole a en effet touché de nombreux pays hors d'Afrique, dont le Brésil, l'Argentine et une bonne partie du Proche-Orient et du sud de l'Asie.

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