"On ne nous a rien dit": les chefs d'établissement dans le flou sur le "référent harcèlement"

À une semaine de la rentrée des classes, "nous n'avons pas de consigne", affirme à BFMTV.com Florence Comte, secrétaire du Syndicat des directrices et directeurs d'école (S2DE). "Aucune feuille de route", abonde pour BFMTV.com Laurent Kaufmann, secrétaire fédéral du Sgen-CFDT. Les quelque 60.000 écoles, collèges et lycées auront-ils chacun, au 4 septembre, leur référent harcèlement promis par le ministère?

Au mois de juin dernier, Pap Ndiaye, le précédent ministre de l'Éducation nationale, s'est en effet engagé à muscler la lutte contre le harcèlement scolaire. Après le suicide de Lindsay - une adolescente de 13 ans victime de harcèlement scolaire - le gouvernement a d'ailleurs annoncé que la lutte contre le harcèlement serait la priorité absolue de la rentrée 2023. Avec notamment la mise en place d'un référent harcèlement dans chaque établissement. Mais depuis, le locataire de la rue de Grenelle a changé - c'est dorénavant Gabriel Attal.

"L'annonce effectuée par le précédent ministre n'a pas été annulée mais elle n'a pas non plus été relancée", remarque Laurent Kaufmann, également principal d'un collège à Montreuil (Seine-Saint-Denis).

Pas même jeudi soir lors d'une réunion au ministère avec le groupe national des personnels de direction à laquelle plusieurs syndicats, dont le Sgen-CFDT, ont participé. "Le ministre nous a bien répété que la lutte contre le harcèlement était une priorité mais la question du référent n'a pas été évoquée."

Contacté par BFMTV.com, le ministère confirme le déploiement du dispositif, sans en donner le détail pour le moment. Un plan interministériel de lutte contre le harcèlement, annoncé par la Première ministre Élisabeth Borne, est par ailleurs attendu dans les prochaines semaines avec des moyens spécifiques.

Le programme pHARe

Il n'est donc pas certain que des référents soient nommés d'ici la rentrée. "Les CPE reviennent lundi, les enseignants vendredi et la rentrée va être consacrée aux emplois du temps et à la mise en place des premières semaines", détaille Laurent Kaufmann. Mais il ajoute: "On n'est pas démuni, on a déjà des choses mises en place."

Car il faut préciser que les établissements scolaires ne partent pas de zéro sur le sujet. Le programme pHARe - pour plan de prévention du harcèlement à destination des écoles, des collèges et des lycées - existe déjà. Depuis la rentrée 2022, le programme est même obligatoire dans toutes les écoles élémentaires et les collèges. Pap Ndiaye avait d'ailleurs décidé de son extension aux lycées à la rentrée.

Ce programme prévoit notamment un plan de formation de personnels ressources - soit cinq personnes par collège et cinq par circonscription du premier degré - dix heures par an pour tous les élèves du CP à la 3e consacrées à la prévention du harcèlement mais aussi la désignation de dix élèves-ambassadeurs dans chaque collège formés au repérage et au signalement des situations de harcèlement.

"C'est très bien de vouloir un référent unique, qu'une personne porte le sujet et anime l'équipe. Mais ce n'est pas assez", nuance Laurent Kaufmann, du Sgen-CFDT. "Si un élève se confie une fois à un enseignant, il n'ira pas forcément se confier une deuxième fois."

"On n'est pas formé"

"Aujourd'hui, je n'ai pas de référent harcèlement dans mon école", constate Florence Comte, la représentante du S2DE, également directrice d'une école élémentaire dans le Var. "On considère peut-être implicitement que c'est le directeur ou la directrice? On ne nous a rien dit." Elle se demande ce qu'elle est censée faire à l'approche de la rentrée.

Quoi qu'il en soit, Florence Comte déplore le manque de formation des personnels de l'enseignement en matière de lutte contre le harcèlement. "Et encore, le mot 'formation' est mal choisi. Personnellement, j'ai été initiée lors de deux réunions de deux heures à l'initiative de l'inspectrice, mais beaucoup n'ont rien du tout." Si elle a ainsi pu se procurer une grille de signaux faibles - pouvant être caractéristiques d'une situation de harcèlement - elle assure que beaucoup de ses collègues ne l'ont pas.

"On n'est pas formé pour le repérage et on passe forcément à côté de choses."

En atteste la situation dans sa circonscription: sur une quarantaine d'écoles du premier degré, l'équipe ressource ne s'est déplacée qu'à sept reprises dans des établissements l'année dernière pour des situations de harcèlement.

"Ce n'est pas un référent qui fera le job"

"Le référent, c'est une longue tradition dans l'Éducation nationale", s'en agace pour BFMTV.com Florent Martin, secrétaire académique du Syndicat national des personnels de direction de l'Éducation nationale (Snpden). Ce proviseur d'un lycée à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales) s'interroge d'ailleurs sur le bien-fondé d'une telle nomination.

"On dispose déjà d'outils, même si on pourrait tout à fait les améliorer. Ce n'est pas un référent qui fera le job, ça ne va pas changer la donne."

Car selon lui, la lutte contre le harcèlement est "un travail de longue haleine". "Et sans moyens supplémentaires spécifiques, ce n'est que du discours", dénonce encore Florent Martin. C'est en effet la crainte de certains chefs d'établissement: que la nomination d'un référent ne relève que d'un "effet d'annonce" sans véritable résultat. "Il faut une prise de conscience et une mobilisation globale de l'établissement", ajoute ce représentant du SNPDEN. Un point de vue que partage la directrice d'école Florence Comte.

"La priorité du gouvernement est tout à fait justifiée et cohérente. Mais sans personnels, sans formation, ça ne peut pas fonctionner."

Article original publié sur BFMTV.com