"Vous n'avez qu'un seul opposant": comment le duel Macron-Le Pen s'est réinstallé durant le quinquennat

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Marine Le Pen et Emmanuel Macron à l'Élysée, le 21 novembre 2017, après un entretien sur des consultations sur le mode de scrutin aux élections européennes - LUDOVIC MARIN / AFP
Marine Le Pen et Emmanuel Macron à l'Élysée, le 21 novembre 2017, après un entretien sur des consultations sur le mode de scrutin aux élections européennes - LUDOVIC MARIN / AFP

Il n'est pas encore 20h15, ce 7 mai 2017, et Marine Le Pen reconnaît sa défaite: elle a obtenu 33,9% des voix contre 66,1% pour son adversaire. Dans quelques instants, Emmanuel Macron, nouveau président élu, s'avancera devant la pyramide du Carrousel du Louvre. Face à ses partisans, la finaliste déçue de la course à l'Élysée brosse un portrait en demi-teinte de son échec et revendique le statut de première opposante:

"Par ce résultat historique et massif, les Français ont désigné l'alliance patriote et républicaine comme la première force d'opposition au projet du nouveau Président", déclare Marine Le Pen devant les caméras.

Cinq ans après, match retour. Ce sont les mêmes visages qui se sont affichés, dimanche 10 avril à 20 heures précises sur les écrans de télévision. Au premier tour, les deux candidats ont progressé: le président sortant a récolté 27,85% des suffrages, Marine Le Pen 23,15%. Cinq ans après, ils s'affrontent à nouveau ce mercredi pour le traditionnel débat d'entre-deux-tours diffusé sur BFMTV, prélude au second tour du scrutin ce dimanche 24 avril.

Une réédition du duel de 2017, cela fait des mois que les sondages en laissent entrevoir la forte probabilité. Il y avait bien, à la marge, des percées d'autres personnalités comme Valérie Pécresse ou Éric Zemmour, mais ces candidatures ont finalement été puissamment balayées au premier tour. Outre les enquêtes d'opinion, cela fait plusieurs années que l'hypothèse d'un nouveau second tour Macron-Le Pen a été installée par les principaux intéressés.

"Un seul opposant sur le terrain", "le FN"

16 septembre 2019, au 69, rue de Varenne à Paris. Quelques portes cochères après Matignon, Emmanuel Macron est l'invité surprise du pot de rentrée des parlementaires de la majorité, au ministère des Relations avec le Parlement.

"Vous n'avez qu'un seul opposant sur le terrain: c'est le Front national. Il faut confirmer cette opposition, car ce sont les Français qui l'ont choisie", lance alors le chef de l'État.

Quelques semaines auparavant, le 26 mai 2019, les électeurs ont placé le Rassemblement national en tête des élections européennes. La liste du parti d'extrême droite obtient 23,34% des suffrages et devance de peu celle soutenue par La République en Marche (LaREM), à 22,42%. Le clivage "était assez manifeste en 2019, et c'est resté", observe aujourd'hui le député LaREM de la Vienne Sacha Houlié, auprès de BFMTV.com.

Ce soir de fin d'été, certains députés de la majorité restent médusés par le discours du chef de l'État. S'il désigne le Front national (devenu entre-temps RN) comme son principal adversaire, il s'aventure sur des thématiques chères à cette formation politique, comme l'immigration. "Nous n'avons pas le droit de ne pas regarder ce sujet en face", lâche-t-il.

"Jamais un discours ne m'a atteint physiquement comme celui-là", confiait à l'automne dernier la députée du Nord Jennifer de Temmerman, élue sous l'étiquette LaREM en 2017 avant de quitter le parti à l'automne 2019 quelques semaines après le discours du président.

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"Mondialistes contre nationaux", "progressistes contre nationalistes"

17 septembre 2019, Marine Le Pen est invitée de BFMTV-RMC. La présidente du Rassemblement national semble souscrire à l'analyse énoncée par son adversaire la veille.

"Notre projet et celui d'Emmanuel Macron sont clairs et contradictoires. Ont vocation à disparaître les autres mouvements, comme LR, qui naviguent à vue et n'ont plus de convictions", estime la députée du Pas-de-Calais.

Interrogée explicitement sur son souhait d'un nouveau duel en 2022, elle ne fait pas mine de s'en cacher: "Et pourquoi pas?" opine-t-elle. "Pourquoi est-ce qu'il faudrait obligatoirement qu'il y ait, à chaque élection, des figures qui soient obligatoirement nouvelles?", dit-elle dans un sourire.

"Au-delà des personnes, oui, bien sûr que la confrontation se fera entre un mondialiste et un national", théorise aussi Marine Le Pen. Un clivage qui fait écho à celui établi par Emmanuel Macron à l'été 2018, devant le Congrès à Versailles: "Il faut aussi le dire clairement, la frontière véritable qui traverse l’Europe est celle, aujourd’hui, qui sépare les progressistes des nationalistes", analyse alors le président.

Régalien au menu de l'acte II du quinquennat

Avec son discours au ministère des Relations avec le Parlement, Emmanuel Macron lance l'acte II du quinquennat sous des auspices régaliens. C'est en accordant en octobre 2019 un entretien à l'hebdomadaire très droitier Valeurs Actuelles qu'il illustre son changement de pied, poursuivi ensuite avec son discours des Mureaux sur le séparatisme.

Janvier 2020. Quelques semaines après qu'Emmanuel Macron a entrepris de muscler son discours sur le régalien, Marine Le Pen profite de la traditionnelle cérémonie des vœux à la presse pour déclarer sa candidature à l'élection présidentielle de 2022.

"On ne va pas se raconter d'histoire, le duel nationaux/mondialistes est engagé", lâche alors une source dans l'entourage de la candidate RN. "La question, c'est celle du projet. Un an pour l'élaborer, un an pour le présenter."

En février, Le Parisien rapporte des propos que le locataire de l'Élysée aurait tenues en privé: "Ce n'est pas sur l'économie qu'on sera jugé, mais sur les questions régaliennes, la sécurité, l'immigration et le communautarisme." Le face-à-face entre les deux finalistes de 2017 semble se dessiner d'emblée.

Des destins "indéfectiblement liés"?

"Emmanuel Macron et Marine Le Pen savent leurs destins indéfectiblement liés", écrivent les journalistes du Figaro Charles Sapin et François-Xavier Bourmaud, dans leur ouvrage Macron-Le Pen: le tango des fossoyeurs. Pourquoi ils veulent enterrer la droite et la gauche, paru en septembre 2021 (L'Archipel).

"Chacun voit en l’autre, à cause du rejet qu’il inspire, sa meilleure chance de l’emporter, au terme de ce qui sera, pour l’un comme pour l’autre, leur dernière campagne présidentielle", décrivent-ils.

"Un nouveau duel face à Marine Le Pen constitue de loin la meilleure chance de réélection d’Emmanuel Macron. Un nouveau face-à-face de l’État est pour la présidente du RN la seule voie susceptible de l’emmener à la victoire. Tel est le scénario du nouvel affrontement qu’ils ont tous deux méticuleusement préparé tout au long de ces quatre dernières années."

"Marine Le Pen et Éric Zemmour sont l'assurance de l'élection d'Emmanuel Macron", avait d'ailleurs tancé la candidate LR Valérie Pécresse pendant la campagne du premier tour.

"C'est un duel presque ancien maintenant, installé complètement par le second tour", observe le politologue Pascal Perrineau, interrogé par BFMTV.com. Pour l'ancien directeur du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), "la bipolarité Le Pen/Macron s'est renforcée en cinq ans". Un quinquennat dit-il, au cours duquel la leader d'extrême droite "était considérée comme la principale opposition".

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Une extrême droite banalisée?

Pendant cinq ans, Emmanuel Macron et Marine Le Pen se sont jaugés, observés en chiens de faïence, ferraillant à distance, se croisant à l'occasion. Comme en 2019, lorsque l'occupant de l'Élysée a reçu Marine Le Pen ainsi que d'autres figures de l'opposition comme Jean-Luc Mélenchon, au sortir de la crise des gilets jaunes. Ou fin 2017, dans le cadre de consultations avec les oppositions sur le mode de scrutin aux élections européennes.

Interrogé par Quotidien samedi à Marseille, Emmanuel Macron s'est défendu d'avoir banalisé l'extrême droite durant son quiquennat.

"Allez plutôt chercher chez ceux qui ont expliqué pendant des mois et des mois les théories du 'grand remplacement' et tout le toutim", dit-il au cours de l'entretien diffusé lundi.

"C’est pas chez moi que vous avez entendu ces mots et que vous avez entendu ces idées-là", objecte le président-candidat. Quant à l'entretien polémique de 2019 dans Valeurs Actuelles, il met en avant l'importance d'"aller chercher les gens qui ne sont pas d'accord avec vous". "Ce n'est pas servir leurs idées que de défendre mes idées dans leurs colonnes", argue-t-il.

"On a eu beaucoup plus d'oppositions et de discussions face à LFI qu'au RN", abonde le député LaREM de la Creuse Jean-Baptiste Moreau, qui confesse: "J'aurais préféré un deuxième tour face à Jean-Luc Mélenchon, ça aurait été beaucoup plus intéressant."

"Pas d'autre cas de figure possible", pour un cadre RN

Son de cloche différent du côté du RN. Pour Jean-Paul Garraud, ancien député UMP de Gironde passé au RN en 2018, "dans toute campagne, il y a des surprises, comme la concurrence d'Éric Zemmour, mais pas le deuxième tour", confie-t-il à BFMTV.com. "Je n'ai jamais douté que Marine Le Pen parviendrait au deuxième tour", considère-t-il d'ailleurs, allant plus loin sur l'affiche Macron-Le Pen:

"Il n'y avait pas d'autres cas de figure possible, puisque le président sortant allait immanquablement se représenter", juge le député européen, catégorique.

Si les sondages laissaient présager un nouveau match Macron-Le Pen, ces derniers pointent en cette fin de campagne un écart considérablement resserré entre les deux adversaires. Selon notre dernière enquête Elabe pour BFMTV, L'Express et SFR diffusée ce mardi, Emmanuel Macron pourrait l'emporter avec 54,5% des voix, contre 45,5% pour Marine Le Pen. En 2017, il était sorti vainqueur du second tour avec 66,10% des suffrages. Une marge bien plus confortable.

Article original publié sur BFMTV.com

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