Nathalie Vairac, comédienne en prise avec l’invisible

La comédienne française, d’origine indienne et guadeloupéenne, vit depuis dix ans en Afrique, où elle est très demandée pour ses performances. Son style : l’improvisation, en prise direct avec l’invisible.

Nathalie Vairac, comédienne expérimentée, parcourt l’Afrique et le monde avec son franc sourire, sa sensibilité à fleur de peau et sa bonne humeur contagieuse. Elle a notamment lu en avril 2019 au Panthéon les écrits politiques d’Aimé Césaire, et s’est produite à Bruxelles ce mois-ci, dans une pièce sur la restitution des œuvres d’art à l’Afrique, Les restes suprêmes, du dramaturge rwandais Dorcy Rugamba.

Entretemps, elle a donné des performances ou participé à des résidences en plusieurs points du continent, à Abidjan, Kigali ou Casablanca. Appelée dans le cadre de forums très sérieux, elle ponctue le propos qui y est élaboré en le restituant, sous une forme sensible et incarnée, en s’adressant aux « âmes » présentes dans la salle. À Kigali, elle a par exemple demandé à des hommes, un par un, d’éteindre leurs portables et de bien vouloir l’écouter, elle, une femme, après un colloque sur… la place de la femme dans le développement.

Epanouie dans la performance, sur le continent

Née d’un père guadeloupéen et d’une mère indienne dans un village de vignobles du Bordelais, elle a fait carrière à Paris dans le théâtre. Mais s’épanouit depuis dix ans en Afrique, d’abord à Nairobi puis depuis six ans à Dakar. « Les liens que j’ai trouvés sur le continent me permettent de grandir », dit-elle, soulignant le fait que les valeurs du quotidien, « comme dire bonjour et sourire », comptent énormément pour elle. Comment se décrirait-elle ? « Tout, sauf un patchwork, répond-elle. Plutôt que d’éliminer les origines, de comptabiliser les identités supposées, j’ai envie d’avoir le droit à la multiplicité, qui est mon héritage. »

Ces dernières années, elle explore sa propre écriture, et raconte avec ses mots la façon dont elle vit l’Afrique. Date mémorable pour elle : le jour où Amadou Diaw lui a donné carte blanche, à l’ouverture de son Forum de Saint-Louis. Accompagnée du joueur de kora Ablaye Cissoko, elle a osé dire pour la première fois en public des mots qui n’étaient plus ceux des autres, mais les siens. Elle est d’ailleurs retournée à Saint-Louis pour enregistrer avec lui un disque, dix morceaux dont elle a écrit les paroles et qu’elle dit en musique.

Comment s’est faite cette transition ? De la manière la plus naturelle qui soit : « Lors de la Biennale des arts de 2018 à Dakar, en voyant toute la créativité des plasticiens, j’ai été bouleversée par l’idée de la liberté de créer, d’interroger l’espace dans lequel on se trouve. Avec mon outil, la parole et le théâtre, je me suis demandé comment je pourrais créer différemment : dans ce lien qui m’a toujours ému entre le visible et l’invisible, ce qui est plus grand que nous – est-ce possible de se laisser pénétrer par la grâce, porter par les mots qui viennent d’ailleurs, de l’inconscient ou d’une fécondité ancestrale… Le tout dans l’espace public, un bâtiment autre que le théâtre. »

La designer Johanna Bramble fait pendant la Biennale une exposition et lui propose de faire une improvisation le jour du vernissage. D’autres artistes, impressionnés par le caractère viscéral de sa prestation, lui formulent d’autres demandes.

Un mentor, Sotigui Kouyaté

Nathalie Vairac n’a pas étudié dans un conservatoire, se sentant plus inspirée et influencée par le modèle de transmission indien, entre maître et élève. Elle a écrit en 1994 à un grand metteur en scène, Philippe Adrien, directeur artistique du théâtre de la Tempête à la Cartoucherie. Après avoir vu l’une de ses pièces, elle lui demande de la prendre sous son aile. Elle voit aussi à cette époque l’acteur burkinabè Sotigui Kouyaté dans des pièces de Peter Brook. « J’ai eu l’impression de voir mon grand-père », se souvient-elle. En 1995, elle s’inscrit à un stage qu’il donne à la Cartoucherie de Vincennes. Ils ne se quitteront plus. « J’ai eu à cœur de travailler avec les deux, Philippe Adrien ayant fait tout un travail autour du théâtre et de la psychanalyse – le monde des rêves et l’univers invisible de l’inconscient. Sotigui étant profondément animiste, il transmettait aussi ce lien à travers le lien aux ancêtres et au monde immatériel. »

Elle joue dans un Œdipe mise en scène par Sotigui Kouyaté, qui l’emmène en 2002 dans sa première tournée en Afrique, mais aussi dans Les Nègres de Jean Genêt, mis en scène en 2001 par Alain Ollivier. Elle participe aussi au travail de Philippe Adrien en Guadeloupe, et joue dans une adaptation en créole de La noce chez les petits bourgeois de Bertold Brecht.

Nathalie Vairac voyage avec quelques livres, parmi lesquels, Du régal pour les vautours de Claude Régy, voyageur contemplatif. Elle lit le grand philosophe et maître spirituel indien Jiddu Krishnamurti, qui avait proposé une éducation alternative dans les années 1960, mais aussi le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne. Au cœur de sa vie, il y a une spiritualité qu’elle ne vit pas sur le mode du religieux, mais de l’évidence, ainsi que cette idée permanente du choix. « Que vais-je faire de moi-même et de ce qui émerge de mes émotions, un mot qui signifie au sens littéral être en mouvement ? » Son rêve, aujourd’hui, serait d’embrasser toute sa créativité et de « se dire que tout est possible ». Bref, apporter sa pierre à l’édifice, en agissant autour de deux grandes questions : « À quoi nous voulons participer ? Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? ». Encore plus centrales, en ces temps de pandémie.