Les musulmans, une minorité sous les projecteurs

Dans leur tour d’ivoire, les gérontes fulminent. Les démagogues ravivent des haines anciennes entre hindous et musulmans, poussant au meurtre et au viol leurs troupes ignorantes. Des manifestes sordides crient haro sur les “ennemis”, les “antipatriotes”, les “traîtres”. Mais, malgré la barrière des préjugés, le progrès est en marche dans un pays qui a promis, il y a cinquante-sept ans [lors de son indépendance], l’égalité aux plus démunis. Voici donc, plusieurs décennies plus tard, les icônes de l’Inde nouvelle : les joueurs de cricket Irfan Pathan, Zaheer Khan et Mohammed Kaif, les acteurs Shah Rukh Khan, Aamir Khan et Tabu, l’homme d’affaires Yusuf Hamied ou encore le compositeur A.R. Rahman. Leur point commun : ils sont tous indiens et musulmans. Comment expliquer ce phénomène ? La réponse est simple. Elle vient des rêves de 1947, du rêve de la démocratisation. La Constitution républicaine que nous ont donnée les idéalistes du siècle passé, le droit de vote accordé à toutes les femmes, les droits civiques placés au centre des idéaux du pays ont imprimé à l’Inde un cap très différent de celui de ses voisins… et permis qu’aujourd’hui une nation à majorité hindoue vive au rythme de stars musulmanes. D’ailleurs, pour l’économiste Omkar Goswami, la progression irrévocable du marché et de la participation démocratique va faire émerger de nouveaux groupes - que ce soient les musulmans, les castes inférieures, les jeunes ou les femmes. “Les jeunes et les femmes votent de plus en plus. Notre société civile se renouvelle en permanence”, remarque-t-il. Il reste pourtant des espaces essentiels où la plus grande minorité du pays [avec près de 150 millions de membres] n’a pas son mot à dire. Bien sûr, dans le sport, à Bollywood ou à la télévision, et même dans le monde de l’entreprise, où le talent prime sur l’appartenance identitaire, la religion n’a aucune importance. En fait, l’Inde compte quatre secteurs où la caste et l’appartenance religieuse ne jouent pratiquement aucun rôle : le cinéma, le sport, la Bourse et le crime organisé. Mais cette ouverture ne doit pas faire oublier que, dans bien d’autres domaines, la minorité musulmane est souvent délibérément piétinée. Pour Shahid Amin, professeur à l’université de Delhi, “tout historien qui jette un regard critique sur le passé risque aujourd’hui de se faire traiter de gauchiste ou de communiste si son analyse ne correspond pas à celle du BJP [Parti nationaliste hindou, au pouvoir depuis 1998]”. Selon lui, la gloire dont jouissent Irfan Pathan et Zaheer Khan s’inscrit dans la tendance à chanter les louanges des “bons musulmans”, ceux qui “oeuvrent pour l’Inde”. Sous-entendu : jouez au cricket, faites du cinéma, mais n’essayez pas de faire de l’histoire, d’entrer dans la fonction publique ou dans l’armée : votre loyauté y sera toujours suspecte. Si le sportif hindou Virender Sehwag est libre de faire campagne en faveur d’un politicien, Irfan Pathan, lui, peut-il critiquer Narendra Modi, le ministre en chef du Gujarat [où 2 000 musulmans ont été massacrés en 2002] ? Ou, comme l’écrit un journaliste dans un article émouvant, le même Irfan Pathan, qui aurait pu être tué lors des émeutes antimusulmanes qui ont secoué sa région natale il y a deux ans, doit-il accepter de bonne grâce d’être accueilli par Modi quand il retourne chez lui ? Doit-il devenir le faire-valoir musulman du nationalisme hindou ? “Ça me fait mal quand on dit : ‘Bravo, les jeunes musulmans !’” confie la militante féministe Syeda Hamid. “Je suis aussi fière de [l’acteur hindou] Hrithik Roshan que de Pathan. Je suis aussi fan de Sehwag que de Zaheer. Qu’est-ce qui empêcherait une musulmane comme moi de se réjouir de la réussite de tous les fils et les filles de ce pays, sans discrimination ?” Syeda Hamid se considère en effet comme le produit du “merveilleux éclectisme” de l’Inde, où le qalandar [sage] soufi et le pandit brahmane ont coexisté sans problème pendant huit siècles. Un éclectisme populaire tranquille, où l’islam se manifeste avant tout à travers les fleurs de jasmin qui ornent la chevelure d’une femme tamoule ou les chants des qawal [mystiques musulmans du Nord] qui évoquent la naissance du dieu hindou Krishna. En nous attaquant aux musulmans indiens, en mettant en doute leur loyauté et en les cantonnant à tels ou tels rôles, nous sommes donc en train de perdre la vision à long terme de notre civilisation. Salman Khurshid, cadre et ancien dirigeant du Parti du Congrès, est bien de cet avis. Selon lui, le gouvernement reste profondément intolérant : en mettant en avant Pathan et Zaheer, il ne cherche qu’à s’assurer un “avantage tactique” en courtisant un nouvel électorat. “Ce pathos du cricket est un exercice purement événementiel, une tactique ; il n’y a derrière aucune philosophie de tolérance.” L’ancien député Syed Shahabuddin est tout aussi critique. “Le BJP est prêt à se servir des stars pour gagner les élections législatives [dont l’issue sera connue le 13 mai], mais, au Gujarat, les assassins n’ont toujours pas été traduits en justice et les musulmans sont systématiquement marginalisés, économiquement et socialement. En fait, le véritable objectif des nationalistes n’est pas de séduire les électeurs musulmans, mais d’attirer les électeurs hindous progressistes en affichant une laïcité de façade.” Malgré cette instrumentalisation cynique, il faut espérer que les idéaux de 1947 survivront. Nos voisins pakistanais peuvent sombrer dans la féodalité et le militarisme, en Inde, les aspirations des masses, qui ne cessent de remettre en question les vieux privilèges, regonfleront toujours les engagements démocratiques et égalitaires. Il y a quarante ans, un acteur musulman était obligé de prendre un nom hindou. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas pour les stars du grand écran - signe que, quoi que l’on dise, le progrès est en marche.

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