Le mur entre les États-Unis et le Mexique, une promesse de Trump sans grand résultat

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Donald Trump se rend mardi dans la vallée du Rio Grande au Texas pour célébrer sa politique d'immigration. Sa promesse électorale d'ériger un mur à la frontière avec le Mexique avait marqué les esprits pendant la campagne de 2016, mais son administration a peiné à la tenir. Bilan.

C'est sans doute l'un des derniers déplacements officiels de Donald Trump. En se rendant mardi 12 janvier au Texas, à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, le président américain espère sans doute laisser une dernière impression autre que celle d'un chef d'État mis en accusation deux fois au Congrès. Le milliardaire souhaite apparaître comme un président ayant tenu ses promesses, à commencer par celle qui avait marqué les esprits pendant la campagne électorale de 2016 : un "beau et grand mur" frontalier de l'Atlantique au Pacifique pour entraver l'immigration clandestine.

Donald Trump doit se rendre à Alamo, ville frontalière proche de McAllen où il s'était déjà rendu en 2019. Dans sa communication, la Maison Blanche exclut tout symbolisme dans ce choix alors que le nom de la ville pourrait être vu comme un clin d'œil à Fort Alamo, situé à San Antonio, où des Texans avaient tenu tête à une armée mexicaine en 1836. Si la présidence est restée particulièrement discrète sur le programme de la journée, nul doute qu'elle sera consacrée à mettre en avant les réalisations de Donald Trump en matière de mur et de frontière.

Seulement 128 kilomètres réellement nouveaux

La propagande est d'ailleurs déjà en marche. Le 5 janvier, le directeur par intérim de la CBP (l'agence américaine chargée des frontières), Mark Morgan, annonçait fièrement sur Twitter que l'administration Trump avait construit 450 miles (soit 724 kilomètres) de mur supplémentaire lors du mandat du président républicain. Un chiffre impressionnant et qui représenterait près d'un quart du total de la frontière terrestre entre les deux pays (3 145 kilomètres).

Mais le gouvernement Trump tord la réalité. Sur ces 450 miles, seuls 80 (128 kilomètres) correspondent à des sections réellement sorties de terre dans des endroits jusque-là demeurés vierges. Le reste consiste en des rénovations et améliorations d'anciennes sections aménagées au cours des années 1990 par l'administration Clinton ou dans les années 2000 par celle de George W. Bush.

"Ma réponse est et restera la même : chaque mile de mur frontalier planté dans notre sol, chaque mile de ces 450 miles de mur fait partie d'un nouveau système de mur frontalier", a assuré Mark Morgan, interrogé par des journalistes sur ce décalage entre les deux chiffres.

Alors que Donald Trump avait hérité de ses prédécesseurs d'un mur de 1 052 kilomètres, celui-ci ne mesurera donc que de 1 181 kilomètres le 20 janvier, jour de l'investiture de son successeur. Une avancée qui ne représente qu'une goutte d'eau à l'échelle de la frontière.

Un projet pharaonique ralenti par son financement

Il faut dire que Donald Trump a dû se battre pour trouver les financements. En 2015, pendant la campagne, il avait pourtant promis de faire payer le Mexique. Finalement, la construction des 450 miles a coûté 15 milliards de dollars, tout droit sortis de la poche du contribuable américain.

Si l'allocation de 1,6 milliard au projet ne pose pas particulièrement posé pas de problème en mars 2018 avec un Congrès entièrement sous la coupe des républicains, la deuxième vague de financements provoque pour sa part le plus long "shutdown" de l'histoire des États-Unis. Les élections de mi-mandat sont passées par là et les démocrates ont pris le contrôle de la Chambre des représentants. Les deux camps s'accordent finalement sur un compromis de 1,37 milliard de dollars dédiés à la construction de "nouvelles barrières physiques". Insuffisant pour Donald Trump, qui déclare alors l'état d'urgence pour puiser des fonds dans les budgets alloués à l'armée et à la lutte contre le trafic de drogue, au nom de la "sécurité nationale".

Le détournement conduit des associations à porter plainte. En première instance, le financement par les crédits militaires est déclaré anticonstitutionnel. La Cour suprême promet de statuer sur le fond après les élections. En attendant, elle autorise la poursuite des travaux.

De la difficulté de construire au Texas

Une grande partie de la construction se déroule au Nouveau-Mexique, en Arizona et en Californie. Pour une raison très simple : le gouvernement fédéral y est propriétaire de la "Roosevelt Reservation", une bande de 18 mètres de large, le long de la frontière américano-mexicaine dans ces trois États. Les démarches pour construire le long de cette frontière sont donc simplifiées.

En revanche, c'est loin d'être le cas au Texas, l'État qui compte... près des deux tiers de la frontière. Pour Gil Kerlikowske, l'ancien patron de la CBP sous l'administration Obama, ces problèmes légaux ont pour conséquence d'empêcher de construire le mur là où il serait le plus utile.

"La zone où le plus grand nombre de personnes traversent pour les États-Unis est la vallée du Rio Grande [la région près de McAllen où se rend Donald Trump, NDLR]", explique ainsi Gil Kerlikowske au média américain Fact Check. "Il est beaucoup plus difficile d'ériger une barrière là-bas en raison de la propriété foncière privée, du fleuve Rio Grande et des zones agricoles. Donc l'endroit où le besoin de construire serait le plus justifié est précisément celui qui est négligé."

Une efficacité difficile à démontrer

En août 2020, lors de la convention républicaine, Donald Trump insistait sur le fait que son "mur [allait] bientôt être terminé et que ses résultats [étaient] au-delà de toutes les prévisions".

Pourtant, aucune donnée chiffrée n'appuie ses déclarations. Selon les statistiques fournies par la CBP, après avoir doublé entre 2018 et 2019, le nombre d'arrestations de migrants à la frontière a effectivement diminué. Mais une étude du Pew Research Center attribue cette baisse à l'épidémie de Covid-19 et la replace dans le contexte des fermetures mondiales de frontières.

Depuis quelques mois, les chiffres des arrestations augmentent à nouveau. Plus de 67 000 arrestations ont eu lieu en octobre et en novembre 2020 soit… plus qu'en octobre et novembre 2016, juste avant que Donald Trump ne prenne le pouvoir et ne lance son projet de mur.

"Donald Trump a toujours prétendu que le mur servait à bloquer les immigrés et les demandeurs d'asile, et à bloquer aussi le trafic de drogue. Mais en réalité, on sait que la plupart de la drogue qui entre aux États-Unis en quantité massive passe dans des véhicules qui pénètrent dans le pays par la grande porte", note sur RFI James Cohen, professeur à l’université Sorbonne Nouvelle et spécialiste des affaires d’immigration et de frontières aux États-Unis. "Quant aux migrants, ce qui les a le plus bloqués, c'est la politique de Trump, les ayant obligés à rester au Mexique. Ce qui est parfaitement contraire à la loi américaine et au droit international."

En effet, outre le mur physique, le président américain s'est acharné à bâtir un mur virtuel et administratif compliquant la migration légale aux États-Unis. Par le biais d'accord avec le Mexique, tout demandeur d'asile est désormais tenu de patienter du côté sud de la frontière en attendant que son dossier soit jugé. C'est la politique "Remain in Mexico".

L'intensité des flux migratoires dépendant largement des contextes politiques, économiques et sanitaires des pays de départ, il faudra probablement des années pour évaluer si le mur est efficace dans la lutte contre l'immigration clandestine.

Une catastrophe environnementale

En revanche, des défenseurs de la nature notent que les conséquences des nouvelles constructions ont été désastreuses pour l'environnement. En Arizona, le chantier du mur frontalier traverse l'Organ Pipe Cactus National Monument, déclaré réserve internationale de biosphère en 1976 par l’Unesco, ainsi que le refuge national de la faune sauvage de Cabeza Prieta, qui abrite plusieurs espèces en danger.

Dans leur folle course au kilométrage de mur réalisé avant la fin du mandat de Donald Trump, les entrepreneurs mandatés par le gouvernement n'y sont pas allés de main morte. Pelleteuses, dynamite, abattage des cactus saguaros si emblématiques de la région...

Désespérés, les activistes locaux en appellent à Joe Biden. Dans une lettre cosignée par cent organisations, ils demandent au président élu de prendre la mesure de ce qui se passé à la frontière : "Des centaines de kilomètres du mur de Trump ont été construits en dehors de toute application du droit environnemental, infligeant des dommages permanents à des zones protégées, des parcs nationaux. Des corridors biologiques ont été coupés, l'habitat d'espèces en voie de disparition a été dynamité et des espèces végétales protégées ont été détruites au bulldozer", racontent-ils. "Des millions de litres de nappes phréatiques du désert ont été aspirés du sol pour les fondations en béton du mur. Les rares sources du désert s'assèchent et certaines sont maintenant au bord de l'extinction."

Les écologistes réclament au futur président un moratoire sur les constructions, voire le démantèlement des sections existantes.

Avec le départ de Donald Trump de la Maison Blanche, la construction du mur devrait s'arrêter. Joe Biden a promis que "pas un nouveau kilomètre de mur ne serait construit" durant son mandat. Cependant, les barrières les plus récentes ne seront pas démolies et devraient encore longtemps défigurer les paysages frontaliers, le président élu se refusant pour le moment de promettre leur destruction.