Mort du journaliste Henri Tincq: l’information religieuse en deuil

Le journaliste Henri Tincq, décédé dans la nuit du 28 au 29 mars à l’âge de 74 ans des suites du Covid-19, est salué par l’ensemble de la profession qui perd une de ses grandes plumes. Emmanuel Macron a rendu hommage ce mardi dans un communiqué à « l’un des meilleurs connaisseurs du catholicisme et à l’un des plus fins observateurs du Vatican ».

Il était le doyen d’une profession devenue rare dans les rédactions : celle d’informateur religieux. Pendant plus de 35 ans, d’abord au quotidien La Croix où il était entré en 1972, puis en 1985 jusqu’en 2008 au Monde, Henri Tincq a couvert la rubrique Religions avec un « s » comme il tenait à le rappeler. Très tôt, il s’est imposé comme une des grandes plumes de la profession par sa connaissance approfondie de l’Église dont il a analysé avec passion et intransigeance les grandes évolutions, depuis le concile Vatican II au pontificat du pape François. Ce vaticaniste hors pair avait annoncé, avant l’entrée en conclave en 2005 des cardinaux, l’élection de Benoît XVI. De même qu’il avait prévu sa démission historique le 11 février 2013, ce qui lui avait valu les applaudissements de ses confrères de la salle de presse du Vatican.

Derrière ses « exploits » journalistiques : une étude méticuleuse des dossiers, un travail acharné , la couverture d’une cinquantaine de voyages pontificaux malgré une insuffisance rénale qui l’obligeait en plein reportage à se faire dialyser une fois ses « papiers » rédigés. Henri Tincq, que certains de ses proches confrères du Monde s’amusaient à appeler « Monseigneur », était l’un des meilleurs connaisseurs du pontificat de Jean-Paul II dont il était aussi un admirateur, même s'il reconnaitra plus tard les erreurs en matière de prévention de la pédophilie et aussi de gestion de la Curie. C’est au cours du long pontificat du pape polonais marqué par la main tendue des catholiques au monde juif qu’il s’affirmera comme le spécialiste du dialogue judéo-chrétien avec notamment son livre L’étoile et la Croix (Lattès). Et plus tard après son départ du Monde, il consacrera une imposante biographie au cardinal Jean-Marie Lustiger (1), l’archevêque de Paris, né dans le judaïsme et dont il était un fidèle admirateur.

Un journaliste engagé à la plume bien trempée

Le journaliste engagé avait un tempérament bien trempé et sa plume sans concession pour une Église qu’il a aimée qu’autant admonestée était redoutée par l’institution tandis qu’elle était saluée par les catholiques de gauche, sa famille politique et religieuse. Né en 1945 dans le nord de la France, passé par la Jeunesse étudiante chrétienne, Henri Tincq était un ardent défenseur des réformes du pape François et fustigeait avec sa plume acérée les détracteurs du pape argentin. Il regardait « son Église », celle de Vatican II et de sa jeunesse, avec nostalgie, écrivant dans son avant-dernier livre La grande peur des catholiques (Grasset) « qu’il ne la reconnaissait plus ». Dans une société déchristianisée souvent indifférente voire hostile à la religion, non seulement le souffle de Vatican II était retombé, mais il avait fait place selon lui à une Église craintive, repliée sur ses convictions et se laissant entraîner dans une dérive identitaire droitière.

Les scandales sexuels dans le clergé, communément appelés « la crise de la pédophilie », ainsi que les doubles vies et le double langage sur l’homosexualité de hauts dignitaires révélés dans le livre de Frédéric Martel Sodoma/ Enquête au cœur du Vatican (Robert Laffont) affectèrent profondément l’informateur religieux et le catholique pratiquant. Dans la brillante introduction de son dernier essai Vatican, la fin d’un monde (Cerf) en octobre dernier, Henri Tincq mettait en parallèle « le monde d’hier » du célèbre écrivain austro-hongrois Stefan Zweig, ce monde d’avant 1914 qui n’a pas vu venir l’orage de la Grande Guerre qui allait engloutir la brillante société viennoise, avec « le monde de l’Église d’hier » riche d’un patrimoine spirituel, intellectuel et artistique sur lequel un orage sans précédent venait de s’abattre. Emporté brutalement par le coronavirus, Henri Tincq, qui a tant et passionnément écrit sur elle, ne verra pas se reconstruire l’Église de demain.

(1) Le cardinal prophète (Lattès, 2012 )