Mort de Gorbatchev : l’héritage de la perestroïka divise encore les Russes

Des gens rendent un dernier hommage à l'ancien président Mikhail Gorbatchev durant une cérémonie à Moscou, le 3 septembre 2022. L’héritage de la perestroïka est encore trop polémique, et donc vivant, pour qu’on puisse l’enterrer. (AP Photo)
Des gens rendent un dernier hommage à l'ancien président Mikhail Gorbatchev durant une cérémonie à Moscou, le 3 septembre 2022. L’héritage de la perestroïka est encore trop polémique, et donc vivant, pour qu’on puisse l’enterrer. (AP Photo)

Nul n’est prophète en son pays, dit-on.

Le dernier dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, au pouvoir de 1985 à 1991 et mort le 30 août dernier, inspire respect et admiration dans les pays occidentaux. C’est ce qu’on appelait à l’époque la « gorbymania ». Ses actions pour mettre fin à la Guerre froide lui ont mérité le Prix Nobel de la paix en 1990 et son décès le 30 août dernier a donné lieu à un concert d’éloges officiels.

À l’inverse, on a maintes fois souligné que Gorbatchev est largement détesté dans son propre pays. C’est vrai, mais je souhaiterais nuancer ce constat en montrant que l’héritage des réformes gorbatchéviennes — la « perestroïka » — demeure un point de référence important, bien que hautement contesté, pour de nombreux Russes.

En tant que politologue spécialiste de la Russie, mes travaux portent sur les débats qui structurent la vie politique de ce pays, notamment à l’époque de la perestroïka à laquelle j’ai consacré un livre.

Des jugements partagés

On connait assez bien les tendances de l’opinion publique russe au sujet de l’héritage de la perestroïka grâce au travail de plusieurs maisons de sondage qui se penchent régulièrement sur la question. Le jugement général exprimé dans ces sondages est sans appel : depuis trente ans, l’opinion dominante (près de 50 % des répondants) est qu’il aurait été préférable que la perestroïka n’ait pas eu lieu.

Des personnes déposent des fleurs sur la tombe de l’ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors de ses funérailles au cimetière de Novodevichy à Moscou, en Russie, samedi 3 septembre 2022. (AP Photo/Alexander Zemlianichenko, Pool)
Des personnes déposent des fleurs sur la tombe de l’ancien président soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors de ses funérailles au cimetière de Novodevichy à Moscou, en Russie, samedi 3 septembre 2022. (AP Photo/Alexander Zemlianichenko, Pool)

Cette tendance ressort clairement dans le tableau ci-dessous, tiré d’une étude produite en 2019 par le Centre Levada, une maison de sondage russe indépendante. Interrogés sur les motifs de cette condamnation, les répondants associent principalement la perestroïka au chaos institutionnel et légal, à l’effondrement du pays, à la crise économique et à l’accaparement des richesses.

À l’inverse, une minorité relativement stable d’environ 40 % approuve la perestroïka, qu’ils associent avant tout avec le progrès des droits et libertés.

Aurait-il été préférable que le pays demeure tel qu’il était avant la perestroïka ? En jaune, ‘en accord’ ; en violet, ‘en désaccord’ ; en bleu, ‘Ne sait pas ». Sondages réalisés d’octobre 1995 à mars 2019. (Centre Levada), Author provided
Aurait-il été préférable que le pays demeure tel qu’il était avant la perestroïka ? En jaune, ‘en accord’ ; en violet, ‘en désaccord’ ; en bleu, ‘Ne sait pas ». Sondages réalisés d’octobre 1995 à mars 2019. (Centre Levada), Author provided

Cela dit, on ne peut prendre la réelle mesure de la désaffection populaire à l’égard de Gorbatchev qu’en la comparant à un phénomène similaire, soit l’opinion des Russes à l’égard d’une autre période mouvementée de leur histoire récente : les années 1990, qui correspondent aux deux mandats du président Boris Eltsine (1991-1999).

Tout comme la perestroïka, les années 1990 font l’objet d’une appréciation généralement négative, mais par une marge bien supérieure. La majorité critique oscille entre 60 % et 70 % des répondants, tandis que la minorité qui en défend la mémoire ne compte que pour environ 15 %.

Autre différence cruciale, la réprobation des années 1990 est constante dans le temps, tandis que celle de la perestroïka connaît d’importantes variations, comme on peut le constater dans le précédent tableau, qui vont parfois jusqu’à inverser la tendance générale (en 2008).

Comment expliquer que la mémoire de la perestroïka soit aussi volatile ?

Une mémoire contestée

En Russie, la perestroïka n’est pas seulement associée à la dissolution de l’URSS mais symbolise aussi, à tort ou à raison, un certain type de réformes, qui consisterait en une modernisation et une libéralisation conduites à l’initiative des dirigeants eux-mêmes, comme Gorbatchev à son époque.

Dans un pays où la vie politique est largement verrouillée, l’espoir porté sur une telle « révolution par le haut » s’exprime notamment par le projet d’une « perestroïka 2 », ou « perestroïka 2.0 », qui viendrait renouveler (ou compléter) la perestroïka gorbatchévienne. Si cette idée demeure sans doute étrangère à la majorité des Russes qui se tiennent loin de la politique, elle trouve néanmoins une résonnance dans une grande partie du spectre politique et médiatique, que ce soit chez les communistes qui mettent en garde contre l’émulation de Gorbatchev, ou chez certains nationalistes et libéraux qui appellent à s’en inspirer.

Le débat autour du projet d’une « perestroïka 2 » débute en 2008 au moment de l’élection de Dmitri Medvedev, en qui plusieurs voyaient le nouveau Gorbatchev, ce qui explique d’ailleurs la variation observée précédemment dans l’opinion publique. Malgré les espoirs déçus, l’évocation de la perestroïka comme modèle de réformes ressurgit périodiquement dans la vie politique russe, comme un souvenir lancinant qui ne veut pas quitter la mémoire collective.

Un pouvoir distant

C’est à la lumière de cette polémique, à mon avis, qu’il faut comprendre la réserve avec laquelle Vladimir Poutine traite de l’héritage de la perestroïka.

Le président Vladimir Poutine avec l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev, en Allemagne, en 2004. (AP Photo/Heribert Proepper, File)
Le président Vladimir Poutine avec l’ancien président Mikhaïl Gorbatchev, en Allemagne, en 2004. (AP Photo/Heribert Proepper, File)

On n’a pas manqué de souligner, à la suite du décès de Gorbatchev, la tiédeur de l’hommage que lui a rendu le président russe, ainsi que son refus de se présenter à ses funérailles. Une attitude généralement attribuée au ressentiment que Poutine cultiverait à l’égard de celui qui s’est rendu responsable de la chute de l’URSS.

Si amertume il y a, comment expliquer un discours si mesuré chez un politicien habitué aux propos les plus intransigeants ?

Il est utile, une fois de plus, de comparer l’appréciation de la perestroïka exprimée par Poutine avec celle qu’il accorde aux années 1990. Dès lors, sa présence aux funérailles de Boris Eltsine apparaît bien anecdotique par rapport à sa dénonciation systématique des années 1990 comme un nouveau « temps des troubles », soit une période de chaos qui justifierait sa reprise en main autoritaire du pouvoir.

Mikhaïl Gorbatchev en compagnie de l’ancien président Boris Eltsine à Moscou, en 1991 photo. (AP Photo/Alexander Zemlianichenko, File)
Mikhaïl Gorbatchev en compagnie de l’ancien président Boris Eltsine à Moscou, en 1991 photo. (AP Photo/Alexander Zemlianichenko, File)

La diabolisation des années 1990, entrée dans le langage courant par l’expression likhie devianostye (« décennie enragée, ou folle »), constitue selon Gulnaz Sharafutdinova, professeure au King’s College de Londres, le fondement négatif de la légitimité du poutinisme, au même titre que le culte officiel de la Grande guerre patriotique (1941-1945) en constitue le fondement positif.

Par contraste, Vladimir Poutine n’aborde l’héritage de la perestroïka qu’avec réticence et une étonnante bienveillance. En entrevue avec le cinéaste américain Oliver Stone, en 2017, il déclare que « le principal mérite de Gorbatchev fut de ressentir la nécessité de changements et de tenter de changer le système, mais que le problème était que le système était lui-même défectueux ».

Pourquoi tant de mansuétude ? On peut l’expliquer, à mon avis, par le fait que Poutine ne peut tirer que très peu de capital politique à tenir un discours tranché sur un sujet qui divise les Russes eux-mêmes. Non pas qu’il ait quelque scrupule à manipuler les divisions de la société russe — il le fait lorsqu’il attaque les droits des minorités sexuelles au nom des valeurs traditionnelles de la majorité —, mais encore faut-il que le régime puisse en tirer des dividendes clairs.

Or, il semblerait qu’en Russie, l’héritage de la perestroïka est encore trop polémique, et donc vivant, pour qu’on puisse l’enterrer.

La version originale de cet article a été publiée sur La Conversation, un site d'actualités à but non lucratif dédié au partage d'idées entre experts universitaires et grand public.

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