La "montée brutale" du niveau des océans est bien due aux activités humaines

Alors que la fonte de la calotte glaciaire s'accélère, une publication très relayée sur Facebook prétend que la montée des eaux est "naturelle", remettant en cause l'origine anthropique de l'accélération de la montée des océans. Cette affirmation est toutefois trompeuse : si le niveau des mers varie sur de grandes échelles de temps depuis des centaines de millions d'années, sous l'influence de phénomènes géologiques et astronomiques, l'élévation rapide des océans observée depuis le début du siècle dernier est clairement attribuée aux activités humaines par la communauté scientifique. C'est ce qu'ont expliqué à l'AFP un paléo-climatologue de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) et une océanographe du CNRS. Cette hausse accélérée du niveau de la mer est essentiellement causée par le réchauffement climatique.

"Variation du niveau des mers... Les escrologistes essayent de faire peur en agitant, via le Giec -entre autre - la montée brutale de la mer.... Bien peu précisent auparavant, que les variations du niveau des mers sont...naturelles...puisque depuis plus de cent millions d'années, ce niveau a varié de -MOINS 130 mètres... à +250 mètres... Soit une variation de près de...400 mètres ! Et ni l'Homme, ni les dinosaures n'ont été responsables de ces énormes variations...", peut-on lire sur une publication parue le 11 septembre et relayée près de 700 fois sur Facebook (1), et également diffusée sur Twitter (2).

Capture d'écran prise sur Facebook le 16 septembre 2022 ( AFP / )

Cette publication, qui remet en cause la responsabilité des activités humaines dans la hausse du niveau de la mer observée depuis le début du siècle dernier, est partagée sur les réseaux sociaux dans un contexte où les glaciologues observent une fonte accélérée de la calotte glacière du fait du réchauffement climatique.

Elle a été mise en ligne par Jean-Claude Bourret, ancien présentateur du journal télévisé de TF1 et auteur d'ouvrages sur les ovnis. L'AFP Factuel avait déjà vérifié une publication de l'ancien journaliste, qui niait les effets des émissions de CO2 sur le changement climatique, pourtant scientifiquement avérés.

Si le niveau marin a effectivement varié et évolue toujours, sur plusieurs dizaines voire centaines de milliers d'années, sous l'influence de phénomènes tectoniques (étude de la structure de l'écorce terrestre) et astronomiques, son élévation rapide observée depuis le début du siècle dernier est clairement attribuée aux activités humaines par la communauté scientifique.

A cause du réchauffement climatique, la fonte des glaciers et l'augmentation de la température marine provoquent la hausse accélérée du niveau des océans. C'est ce qu'ont expliqué à l'AFP un paléoclimatologue de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer) et une océanographe du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Des affiches à vocation pédagogique datant de 2012

L'auteur de la publication relayée sur Facebook joint à son affirmation une série de quatre visuels sur la "variation du niveau marin à travers les âges".

A l'origine, ces documents ont été mis en ligne par Geo-Ocean, une unité mixte de recherche regroupant des chercheurs du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), de l'Institut français de recherche pour l'exploitation de la mer (Ifremer), de l’Université de Bretagne Occidentale (UBO) et de l’Université de Bretagne Sud (UBS).

Comme indiqué sur son site, Geo-Ocean est composée de six équipes de recherche connectées entre elles via de nombreux projets scientifiques, s'intéressant notamment à l'observation des océans et des systèmes littoraux.

Ces posters, réalisés en 2012 par des chercheurs de l'Ifremer, ont été imaginés comme des outils pédagogiques présentés aux 'Tonnerres de Brest' : des fêtes maritimes bretonnes qui accueillaient cette année-là près de 2.000 bateaux, une programmation d'événements thématiques et un village scientifique.

"On avait réalisé ces cartes pour faire de la vulgarisation sur l'océan et le climat dans le cadre d'ateliers proposés aux participants des ‘Tonnerres de Brest’", a expliqué à l'AFP le 16 septembre Samuel Toucanne, paléoclimatologue (spécialiste des climats passés) au centre lfremer de Brest et auteur de ces visuels.

"En discutant avec les familles, les enfants, leurs parents, on souhaitait montrer qu'au gré des variations climatiques survenues sur des échelles de temps de plusieurs milliers voire millions d'années, les géographies changent et sont éphémères", complète le chercheur.

"Les posters présentés par les scientifiques de l’Ifremer au village des sciences des Tonnerres de Brest 2012, précisément dans le thème 'Niveau de mer' s’intéressent à l’évolution du niveau marin au cours des temps géologiques, aux causes de cette évolution et aux conséquences sur l’évolution profonde de la géographie de l’Europe de l’ouest", est-il par ailleurs indiqué sur le site Geo-Ocean.

"Ces travaux, imaginés à destination du grand public, ne visaient absolument pas à remettre en cause l'origine humaine de la hausse actuelle du niveau de la mer qui est scientifiquement avérée", ajoute Samuel Toucanne.

Variation du niveau des océans : des évidences paléoclimatiques étudiées par les scientifiques

La variation du niveau marin au cours des temps géologiques fait consensus dans le monde scientifique : les chercheurs qui étudient la paléoclimatologie, la science des climats passés, mènent précisément des travaux à ce sujet.

"Qu'il existe des variations naturelles du niveau des océans, c'est vrai à l'échelle des temps géologiques, dans un monde non façonné par l'homme", assure ainsi Samuel Toucanne, de l'lfremer.

"Sur les trois derniers millions d'années et en particulier sur le dernier million d'années, on observe une succession de périodes interglaciaires et glaciaires, avec une cyclicité de l'ordre de 100.000 ans. Interglaciaire, c'est comme aujourd'hui, ce qu'on identifie comme une période de haut niveau marin relatif proche de 0 mètre. A l'opposé, les périodes glaciaires ont constitué des phases de bas niveau marin, jusqu’à environ -120 mètres", précise le chercheur.

Ces variations, qui se produisent sur des cycles de plusieurs dizaines voire centaines de milliers d'années, sont provoquées par différents phénomènes tectoniques et astronomiques :

"En fonction des grandes phases tectoniques de la planète qui modifient le volume des bassins océaniques, et de la présence ou non de terres émergées aux pôles, et de paramètres orbitaux complexes [comme par exemple l'inclinaison de l’axe de rotation de la Terre, NDLR] qui conditionnent le volume de glace sur Terre, le niveau des mers fluctue", explique Samuel Toucanne.

"A l’échelle de temps la plus proche de nous, il s’est produit des époques favorables à la formation de glace sur Terre, ce qui a pour effet de soustraire de l'eau aux océans : ainsi lorsque le niveau des mers est descendu à -120 / -130 mètres il y a 20.000 ans environ, au moment de la dernière grande glaciation, il s'est en fait retrouvé sous forme de glace sur les pôles mais aussi sur l'Europe du Nord par exemple", détaille le chercheur.

Ces phénomènes physiques sont responsables de variations du niveau de la mer sur des échelles de temps très longues, bien distinctes de la montée brutale des eaux, observée depuis le début du siècle dernier en seulement quelques années :

"Ce post Facebook mélange les fluctuations conséquentes (plusieurs centaines de mètres) du niveau des mers, forcées par des phénomènes tectoniques très lents, avec, d’une part, les variations glaciaire-interglaciaire (d’une centaine de mètres) répondant à un forçage plurimillénaire astronomique et, d’autre part, l’élévation actuelle du niveau des mers. Cette dernière ne peut manifestement pas s’expliquer par un forçage tectonique ou astronomique, nous disent les scientifiques, par la voie du GIEC. Leurs travaux lient par contre sans ambiguïté l’élévation actuelle du niveau des mers aux activités humaines", fait-il remarquer.

Les activités humaines à l'origine de l'élévation rapide du niveau des mers

La responsabilité humaine dans le réchauffement climatique -lui-même responsable de la montée des eaux- fait consensus au sein de la communauté scientifique internationale, comme expliqué dans plusieurs articles de l'AFP Factuel (ici, ici ou ici).

Elle est mise en lumière par le GIEC, organe composé de centaine de chercheurs regroupés pour faire un état des lieu des connaissances scientifiques, qui alerte sur l'urgence à diminuer nos émissions de carbone.

"Le changement climatique actuel provoqué par l’homme est à l’origine de l’augmentation des températures, et donc, à l’origine du réchauffement de l’eau, de la fonte des glaces, et de l'élévation du niveau de la mer", a expliqué à l'AFP le 15 septembre Marina Lévy, directrice de recherche au CNRS et directrice adjointe du département océan et climat de l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

"La différence entre les variations actuelles et celles du passé, ce sont les échelles de temps sur lesquelles elles se produisent : les variations qu’on observe aujourd’hui sont extrêmement rapides par rapport aux variations qu’il y a eu par le passé", ajoute la chercheuse.

Des icebergs flottent dans la baie de Baffin près de Pituffik, au Groenland, le 20 juillet 2022, pris en photo depuis un avion Gulfstream V de la NASA lors d'une mission aéroportée pour mesurer la fonte de la glace de mer arctique. ( AFP / KEREM YUCEL)

Le GIEC, "dit clairement que les activités humaines sont très probablement responsables de cette élévation rapide du niveau de la mer", abonde le paléoclimatologue Samuel Toucanne.

En effet, selon le dernier rapport du GIEC, le niveau de mer global s’est accru de d'environ 20 cm sur la période 1901/ 2018, avec un taux de montée du niveau de mer qui s’est accéléré depuis les années 1960 pour atteindre 3,7 mm par an pour la période 2006 /2018 (ordres de grandeur donnés par rapport à une moyenne établie entre 1995 et 2014).

Plus récemment encore, l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA) a indiqué le 31 août 2022 que les concentrations dans l'atmosphère des gaz à effet de serre responsables du réchauffement de la planète ont atteint des niveaux record en 2021 tout comme le niveau des océans, établissant une corrélation claire entre taux de CO2 dans l'atmosphère et élévation du niveau marin.

Cette concentration dans l'atmosphère a atteint en moyenne 441,7 parties par million (ppm), selon le rapport annuel américain sur le climat dirigé par les scientifiques de la NOAA, soit 2,3 ppm de plus qu'en 2020 et un record depuis le début des mesures et depuis au moins un million d'années.

Pour la dixième année consécutive, le niveau moyen des océans est à un niveau record : 0,97 cm au dessus du niveau de 1993, année où les mesures par satellite ont commencé, note l'agence américaine.

D'apprès le dernier rapport du GIEC, les océans pourraient encore gagner plusieurs centimètres d'ici à la fin du siècle, selon les scénarios envisagés.

Le "résumé technique" indique (p.76) qu'à horizon 2100, le niveau global de la mer est projeté à une augmentation de 28 à 55 cm, dans le cas d'une réduction significative des émissions de gaz à effet de serre.

Une augmentation de 60 cm à 1 m pourrait advenir dans le cas de figure le plus catastrophique, s'il n'y a aucune réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Comment le réchauffement de la planète influe-t-il concrètement sur l'augmentation du niveau de la mer ?

Premièrement, il contribue au réchauffement de la température de l'eau qui, plus elle est chaude, "plus elle se dilate et plus le volume qu'elle occupe est important", explique la chercheuse Marina Lévy.

Deuxièmement, plus il fait chaud plus les glaciers continentaux fondent : "l'eau contenue dans ces glaciers s’écoule, arrive dans la mer, et fait augmenter le niveau marin", ajoute-t-elle.

"Plus on injecte de CO2 dans l'atmosphère, plus la température du globe augmente, plus la glace fond et ainsi plus le niveau des mers augmente", complète Samuel Toucanne.

Par exemple, la calotte glaciaire du Groenland, qui pourrait approcher du "point de bascule" de la fonte selon des études récentes, contient une quantité d'eau glacée capable d'élever le niveau des océans de la Terre jusqu'à six mètres.

Carte du pôle Nord, indiquant à quelles vitesse les différentes régions polaires se sont réchauffées par rapport au reste du globe, depuis 1979 ( AFP / )

"Le vrai débat, aujourd’hui, n’est pas de savoir si ce sont les émissions anthropiques de CO2 qui font augmenter le niveau de mer car c’est un fait scientifique établi. Le vrai débat c’est d’arriver à réduire le plus rapidement et efficacement possible nos émissions de gaz à effet de serre pour limiter cette augmentation", conclut Marina Lévy.

Des habitants déplacent leurs affaires d'une zone inondée sur les rives du Gange à Allahabad le 4 août 2021, alors que les niveaux d'eau des fleuves Gange et Yamuna augmentent après les pluies de mousson. ( AFP / SANJAY KANOJIA)

La montée des eaux prévue par la communauté scientifique pourrait encore plus fragiliser des territoires déjà soumis à des catastrophes climatiques, comme les populations résidant près du Gange ou du Mississippi, régulièrement obligées de migrer.