Mondial 2022 : pourquoi le nombre de morts sur les chantiers est difficilement chiffrable

Critiqué pour les conditions de travail des travailleurs immigrés venus construire les infrastructures de la Coupe du monde de football, le Qatar affirme que seulement trois ouvriers sont morts d'un accident de travail sur ses chantiers entre 2015 et 2021. Un autre chiffre est régulièrement repris dans le débat public : celui de plus de 6.500 morts. Si ce nombre de décès a bien été avancé par le Guardian en 2021, il est présenté à tort comme le nombre total d'ouvriers immigrés morts sur les chantiers, alors que le quotidien précise qu'il englobe les décès de tous les ressortissants de cinq pays différents d'Asie sur la période 2010-2010. Le décompte exact des travailleurs étrangers décédés d'un accident du travail pour le Mondial est très compliqué à établir, l'opacité régnant sur les causes de la mort de nombre d'entre eux, comme le dénonce Amnesty International. D'autres statistiques devraient par ailleurs être également prises en compte pour chiffrer au plus près ce bilan macabre, dont l'ordre de grandeur gravite cependant, selon les estimations de plusieurs spécialistes, autour de "milliers de morts".

Combien d'ouvriers immigrés ont-ils perdu la vie au Qatar depuis que l'émirat a entamé, il y a une dizaine d'années, la construction des infrastructures requises pour accueillir le Mondial ?

Cette question lancinante poursuit l'Etat gazier du Golfe, nombre de médias, du Washington Post auNew York Times, en passant par Mediapart, et des ONG comme Human Rights Watchayant dénoncé au fil des années les conditions de travail extrêmes de ces ouvriers principalement originaires de pays d'Asie et d'Afrique. Et elle suscite un vif démenti des autorités qataries, qui évoquent "calomnies", "racisme", et brandissent désormais la menace de poursuites judiciaires, le Comité suprême d'organisation du Mondial affirmant "avoir travaillé sans relâche pour garantir le respect des droits de chaque ouvrier engagé sur les projets de la Coupe du monde" et assure que des "progrès significatifs ont été faits" dans différents domaines (logement, santé, sécurité).

Les principaux calculs réalisés à ce sujet font l'objet d'une disparité considérable, en l'absence de données précises, qui rend tout décompte exact de ce bilan macabre particulièrement compliqué, comme le souligne à l'AFP Quentin Müller, journaliste indépendant spécialisé sur la péninsule Arabique et co-auteur, avec Sebastian Castelier, de l'enquête "Les esclaves de l'homme-pétrole" (éd. Marchialy) : "Même l’Organisation internationale du travail (OIT), qui travaille main dans la main avec le Qatar, a reconnu qu’il était très difficile pour eux d’obtenir des statistiques probantes sur les accidents de travail survenus sur les chantiers."

Deux chiffres sont cependant repris régulièrement dans le débat public : celui des plus de 6.500 ressortissants étrangers décédés au Qatar entre 2010 et 2020, évoqué par le quotidien britannique The Guardian, et celui des trois ouvriers décédés sur les chantiers, avancé par le Comité suprême d'organisation du Mondial. Ces deux totaux nécessitent toutefois d'être nuancés.

Des ouvriers au stade Khalifa de Doha, le 18 novembre 2018. ( AFP / -)

Des chiffres diamétralement opposés

Comme l'explique The Guardian dans son article de février 2021, son décompte s'appuie sur le nombre de ressortissants d'Inde, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka décédés au Qatar entre 2011 et 2020, ainsi que ceux du Pakistan sur la période 2010-2020. Des données recueillies auprès des autorités de santé du Qatar comme de différentes institutions de ces cinq pays - principalement leurs ambassades locales.

"Le nombre total de morts est bien plus conséquent, ces chiffres ne comptabilisant pas les décès de plusieurs pays fournissant une importante main d'oeuvre au Qatar, dont les Philippines et le Kenya", précise le quotidien. Les migrants représentent plus de 80% des 2,8 millions d'habitants du Qatar.

Ces 6.751 morts englobent en outre l'ensemble des ressortissants d'Inde, du Népal, du Bangladesh, du Sri Lanka et du Pakistan décédés au Qatar sur cette période, et non pas le nombre spécifique d'ouvriers décédés sur les chantiers. "Ces chiffres de mortalité sont généraux : un ressortissant du Sri-Lanka qui est mort écrasé par une voiture dans la rue peut y être comptabilisé", souligne Quentin Müller.

De son côté, le Comité suprême d'organisation du Mondial publie depuis 2015 un rapport annuel relatif à la "santé des travailleurs". Selon ce décompte, trois ouvriers seraient décédés d'un accident de travail sur les chantiers d'infrastructures directement liés au Mondial : deux au stade Al-Wakrah, en octobre 2016 et en août 2018, et un troisième au stade Khalifa, en janvier 2017.

Si ces rapports comptabilisent 37 autres décès survenus entre avril 2015 et décembre 2021, toutes ces disparitions sont catégorisées en tant que "morts non liées au travail". Elles concernent généralement des ouvriers retrouvés morts dans leur logement ou décédés à l'hôpital des suites d'un problème médical survenu hors de leur temps de travail.

Mais cette liste inclut aussi des décès survenus à l'intérieur des stades, sans qu'ils ne soient pour autant comptabilisés comme des morts liées au travail, à l'instar, le 27 avril 2016, d'un "Indien de 48 ans qui s'est effondré dans le tunnel des joueurs de l'un des sites en construction alors qu'il travaillait sur de l'acier" avant de décéder à l'hôpital d'un "arrêt cardiaque provoqué par une grave insuffisance respiratoire".

Capture d'écran du rapport du Comité suprême d'organisation du mondial sur la "santé des travailleurs", sur la période janvier-décembre 2021 (p.41), réalisée le 22 novembre 2022.

Des décès de "causes naturelles"

Une "cause" de décès mentionnée très régulièrement dans ces rapports sur les "morts non liées au travail", et qui s'avère problématique, comme le souligne auprès de l'AFP Lola Schulmann, chargée de plaidoyer chez Amnesty International France : "D'après nos observations de l'époque, 18 des 33 décès recensés alors ne contenaient aucune information sur les causes de la mort. A la place, on y trouvait l'évocation d'un problème respiratoire ou d'une 'cause naturelle', ce qui montre bien qu’il n’y a pas d’enquête menée de manière adéquate par les autorités pour identifier les causes de la mort, et donc le lien potentiel entre les conditions de travail et ces décès."

Comme le note par ailleurs le docteur David Bailey, pathologiste et membre du Groupe de travail de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sur la certification des décès, dans un rapport d'Amnesty International d'août 2021 sur ce sujet, de telles mentions "ne devraient pas apparaître sur un certificat de décès sans explication complémentaire de la cause sous-jacente".

"Tout le monde meurt d’insuffisance respiratoire ou cardiaque finalement, et ces formules n’ont aucune signification sans explication complémentaire. Des 'causes naturelles' ne sont pas une explication suffisante", pointait du doigt le spécialiste dans ce document rappelant "le risque que la chaleur et l’humidité extrêmes représentent pour les travailleurs" - une étude menée en juin 2019 par le journal scientifique Cardiology ayant quant à elle souligné la "forte corrélation" entre les températures élevées du pays et les accidents cardiovasculaires des ouvriers népalais, probablement dus "à un stress thermique important".

Dans son rapport, Amnesty International déplorait en outre que les autorités du Qatar ne lui aient pas fourni le nombre d'enquêtes réalisées sur les décès d'ouvriers immigrés survenus depuis 2010, au motif qu'elles faisaient face à différents obstacles, dont l'opposition de certaines familles de disparus aux autopsies pour des "raisons culturelles". "Cependant, aucune des familles avec lesquelles Amnesty s’est entretenue ne s’est vu proposer une autopsie de leur proche destinée à identifier la cause du décès", nuance l'ONG.

Ce qui n'est pas sans conséquence pour les proches du défunt, comme le souligne Lola Schulmann : "A partir du moment où il n’y a pas de responsabilité identifié, il n’y a pas d’indemnisation pour les familles. Certaines sont même contraintes de s’endetter pour faire rapatrier le corps de leur proche."

"Cause inconnue" et "maladies cardiovasculaires"

Cette imprécision sur les causes de la mort se retrouve plus globalement dans les statistiques officielles du Qatar sur le nombre de décès annuels comptabilisés dans le pays. Comme le souligne Vital Signs, une coalition d'ONG de défense des droits des migrants travaillant dans les pays du Golfe, dans un rapport publié en mars 2022, le nombre d'immigrés décédés d'une "cause inconnue" a drastiquement chuté depuis 2016, alors que les morts de "maladies cardiovasculaires" a parallèlement beaucoup augmenté.

"En 2015, 376 personnes non-qataries de tout âge y étaient listées parmi les décès de cause inconnue, un chiffre qui a chuté à 82 en 2016. Par contraste, le nombre correspondant de décès pour cause de maladie cardiovasculaire est passé de 221 en 2015 à 464 en 2016", pointe ce document, avant d'ajouter : "A moins que les autorités du Qatar aient considérablement changé leur manière d'enquêter sur la mort des migrants (et rien n'indique que c'est le cas), il semble probable que le nombre croissant d'ouvriers immigrés catégorisés dans les décès dus à une 'maladie cardiovasculaire' masque le fait que la cause de leur mort restait inconnue dans la plupart des cas."

Le Guardian notait pour sa part que 69% des décès de ressortissants d'Inde, du Népal et du Bangladesh listés dans son enquête ont été attribués à des "causes naturelles".

Des ouvriers sur un échafaudage du stade Khalifa de Doha, le 18 novembre 2018. ( AFP / -)

50 morts et 500 blessures grave de travail en 2020, selon l'OIT

De son côté, l'Organisation internationale du travail a publié en 2021 un bilan comptabilisant, sur l'année 2020, 50 morts et 500 blessures graves de "travailleurs" dans "le cadre de leur travail", la plupart des victimes, originaires "du Bangladesh, de l'Inde et du Népal", officiant "principalement dans le secteur de la construction", où les "chutes de hauteur et les accidents de la route sont les principales causes de blessures graves, suivies des chutes d'objets sur les chantiers."

Des chiffres que l'OIT nuance elle-même dans son rapport, en pointant les "lacunes dans la collecte de ces données et des différences dans la manière dont les multiples ministères et institutions catégorisent les blessures et les décès liés au travail", ce qui explique qu'il "n'est toujours pas possible de présenter un chiffre catégorique sur le nombre d'accidents du travail mortels dans le pays".

Jointe par l'AFP, l'OIT rappelle que "le nombre d'ouvriers présents sur les sites du Comité suprême était de 32.000 au pic [de la construction], soit moins de 2% de la force de travail totale du pays". Un argumentaire partagé par les autorités du Qatar, dont les statistiques se focalisent sur la main d'oeuvre déployée sur les huit stades de la compétition - sept ayant été construits ex nihilo, et un huitième rénové pour l'occasion.

L'OIT reconnaît cependant aussi l'existence d'une autre approche de calcul, consistant à considérer "toutes les infrastructures liées au développement du pays" comme "étant en rapport avec le Mondial." Une vision d'ensemble plus pertinente, selon Quentin Müller : "Les stades sont loin d'être les seuls chantiers lancés pour le Mondial : on peut aussi citerl’agrandissement de l’aéroport, la création du métro..."

Une route de la capitale du Qatar, Doha, le 3 septembre 2019. ( AFP / -)

Des conditions de travail rendant tout repos "presque impossible"

"Il faut arrêter de considérer que les métros, hôtels, etc. n'ont pas été construits pour la Coupe du monde, comme le fait le Qatar", abonde auprès de l'AFP Marie-Laure Guislain, co-autrice du livre "Le néolibéralisme va-t-il mourir (et comment faire pour que ça aille plus vite)?" (éd. de l'Atelier). Celle-ci a également co-rédigé des plaintes pour l'association Sherpa contre le groupe Vinci, en 2015 et 2018, pour "réduction en servitude et travail forcé" des employés migrants du groupe et de ses filiales construisant les infrastructures du Mondial.

Le 9 novembre 2022, une filiale du groupe français de BTP Vinci a été mise en examen par la justice française, dans le cadre d'une enquête sur les conditions de travail d'employés sur certains chantiers liés à la Coupe du monde au Qatar. Vinci Constructions Grands Projets (VCGP) a été mise en examen par un juge d'instruction de Nanterre des chefs de "soumission à des conditions de travail ou d'hébergement incompatibles avec la dignité", "obtention de la fourniture d'une personne en situation de vulnérabilité ou de dépendance de services, avec une rétribution sans rapport" et "réduction en servitude".

L'ancienne responsable du contentieux de l'association Sherpa détaille les observations qu'elle a pu mener lors de son enquête au Qatar, en 2014, qui lui a permis "d'accéder aux chantiers, de recueillir les témoignages de travailleurs" et d'intégrer une délégation de l'Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB) : "Nous avons été voir des ambassades qui nous disaient, sans le formuler comme ça, qu’elles étaient peinées de devenir des croque-morts à force de rapatrier de jeunes corps vers leurs pays d’origine."

"J’ai vu des travailleurs attendre leur déjeuner au soleil, pendant leur temps de pause. Ils faisaient trois heures de transport par jour depuis leur camp de logement pour aller sur les chantiers, en se levant à 4h30 du matin et en revenant après 19h à leur camp de logement. A cela se rajoutent des conditions où il est presque impossible de se reposer car ils étaient souvent à huit dans une chambre, sur des lits superposés, dans des conditions de logement incompatibles avec la dignité humaine, et même incompatibles avec les normes qataries. Les travailleurs nous confiaient qu’ils avaient très peur de finir comme leurs collègues qui 'tombaient autour d’eux', et ne savaient pas pourquoi", poursuit Marie-Laure Guislain.

Plus récemment, Complément d'enquête a consacré un reportage aux conditions de vie déplorable de ces travailleurs dans un numéro diffusé le 13 octobre 2022 sur France 2.

Marie-Laure Guislain rappelle en outre les mesures qui auraient pu être adoptées au préalable pour assurer la sécurité de ces ouvriers : "Le minimum pouvait être fait avec des pauses à l’ombre, des systèmes d’ombrage pour que les ouvriers ne travaillent pas en plein soleil, des camps de logement dignes de ce nom qui ne soient pas à 1h30 du chantier, un accès suffisant à l’eau et aux médecins, la possibilité d’aller se plaindre devant les instances d’une entreprise, et des droits basiques de liberté respectés..."

La non prise en compte des décès survenus dans les pays d'origine des ouvriers

Pour Quentin Müller, si le chiffre général de plus de 6.500 morts avancé par le Guardian "a eu le mérite d'éveiller les consciences", il reste à ses yeux "bien en dessous de la réalité car il ne prend pas en compte des données supplémentaires, notamment les décès des ouvriers survenus après leur retour dans leur pays d'origine, nombre d'entre eux souffrant de maladies rénales, notamment au Népal, d'après les témoignages que nous avons pu récolter."

Le néphrologue Rishi Kumar Kafle, du Centre national du rein de Katmandou, la capitale du Népal, estimait ainsi, dans un article du magazine Time publié début novembre 2022, que les travailleurs ayant émigré dans les pays du Golfe représentent 10% de ses patients actuels. "Ces jeunes hommes ne souffrent pas de diabète, ni d'hypertension. Ils sont en bonne santé. Et puis ils développent tout à coup une insuffisance rénale, ce qui signifie qu'il y a quelque chose, dans ces pays, qui rend malades certains de ces jeunes hommes" y témoigne le spécialiste, en citant de nombreuses causes potentielles, parmi lesquelles une déshydratation permanente, la consommation excessive d'analgésiques ou encore la chaleur.

Quentin Müller estime donc que le chiffre le plus "représentatif" du nombre d'ouvriers immigrés décédés au Qatar est plutôt à chercher du côté du nombre de "travailleurs asiatiques qui disparaissent chaque année dans les pays du Golfe". La coalition Vital Signs estime, dans son rapport de mars 2022, que "jusqu'à 10.000 travailleurs immigrés venus d'Asie du sud et d'Asie du sud est" meurent chaque année dans cette région du globe, et que la cause de ces décès "reste inexpliquée" dans plus d'un cas sur deux.

Le stade Khalifa de Doha, le 18 novembre 2018. ( AFP / -)

Une nouvelle législation qui ne "va pas assez loin"

"Entre les chiffres officiels du Qatar et ce que nous avons pu constater lors de nos enquêtes sur place et nos recherches, on n’est pas du tout sur le même ordre de grandeur", estime Lola Schulmann, d'Amnesty International France, qui évoque pour sa part un ordre de grandeur "de milliers de morts".

De son côté, un responsable gouvernemental du Qatar défend auprès de l'AFP "le vaste éventail de mesures" prises pour "améliorer les vies de tous les travailleurs" du pays, estimant que "personne ne peut légitimement contester que le Mondial a accéléré les progrès dans notre pays", même s'"il reste du travail".

Si Amnesty International reconnaît, comme l'OIT, les différentes avancées réalisées récemment par le Qatar en matière de droit du travail - la fin du système qui obligeait les travailleurs à obtenir l'accord de leur employeur pour changer d'emploi, l'adoption de mesures restreignant un peu plus les horaires de travail estivaux et d'une température limite interdisant tout travail -, elle les juge encore insuffisantes.

"La nouvelle législation sur le travail sous forte chaleur ne va pas assez loin à notre sens, notamment sur la question des pauses nécessaires : c'est aux travailleurs de demander à leur employeur de prendre une pause, alors que cette initiative devrait être obligatoire et ne pas être à la charge du travailleur", déplore Lola Schulmann d'Amnesty, tandis que l'OIT souligne que de "nombreux travailleurs continuent de rencontrer des difficultés quand ils souhaitent quitter leur emploi et en trouver un autre, notamment des représailles de la part de l’employeur qui, par exemple, peut annuler le permis de séjour des travailleurs ou porter de fausses accusations de 'fuite' à leur encontre."

"Le droit qatari a bon dos pour la violation grave des droits humains par les entreprises, qui sont les premières bénéficiaires de ce système d'esclavage moderne. Si les lois étaient adaptées pour faire respecter les droits à l'étranger par les multinationales et que des jugements exemplaires étaient rendus, on pourrait prévenir un prochain désastre humain et écologique", conclut Marie-Laure Guislain.