Mondial 2022: pourquoi tout le monde parle du manga "Blue Lock", après la victoire du Japon sur l'Allemagne?

Détail de la couverture du premier tome de
Détail de la couverture du premier tome de

"Le projet Blue Lock est réel." Depuis la victoire du Japon face à l'Allemagne lors de la Coupe du monde, des centaines d'internautes répètent cette mystérieuse phrase. Une référence à Blue Lock, populaire manga dont les sept premiers tomes sont disponibles en France aux éditions Pika - et qui a été recommandé par l'auteur de L'Attaque des titans, Hajime Isayama lui-même.

Ce titre a suscité un véritable engouement, ces dernières heures, tant il semble avoir prédit la réussite de l'équipe nippone. Dans ce shonen écrit par Muneyuki Kaneshiro et dessiné par Yusuke Nomura, qui vient de dépasser les 10 millions de tomes en circulation, le lycéen Yoichi Isagi intègre le programme Blue Lock, dont l'objectif est de former le meilleur attaquant du monde pour la Coupe du monde 2022.

Enfermé avec 300 joueurs dans ce programme, Yoichi Isagi va devoir s'imposer au cours d'un tournoi sans pité censé offrir au pays sa revanche après son élimination lors de la Coupe du monde 2018. Mais lorsqu'il intègre le programme, le jeune homme plein d'espoir se retrouve pendant la première sélection, membre de l'équipe Z, soit la pire...

Dans la lignée de Hunger Games et Squid Game, Blue Lock fonctionne sur le principe du "battle royale", avec des personnages impitoyables aux caractères bien trempés. Mais contrairement à ses prédécesseurs, Blue Lock ne possède aucune dimension politique, précise Matthieu Pinon, auteur de Manga, que d'histoires! (Larousse):

"Squid Game dénonce les inégalités d'une société coréenne où la réussite est basée sur l'argent. Hunger Games évoque la crise entre des riches et des pauvres plus malins qu'on ne le croit. Dans Blue Lock, il n'y a rien de tout ça. Le scénariste de Blue Lock est un mec très, très à droite."

Individualisme forcené

Manga profondément viriliste, Blue Lock développe "un concept individualiste éloigné des valeurs de partage du football", regrette Matthieu Pinon, qui y voit un éloge du "libéralisme poussé à l'extrême":

"Le but, c'est juste qu'il ne peut en rester qu'un. Le message, c'est qu'on ne peut réussir qu'en marchant sur la gueule des autres. Blue Lock correspond à notre époque où priment la réussite financière et l'individualisme."

Captain Tsubasa (Olive et Tom) et ses valeurs de solidarité sont désormais loin: "Ca reflète une partie de ce que le football est devenu", commente encore Matthieu Pinon. "Il suffit de regarder le ballon d'or: depuis quelques années, il est toujours remporté par des attaquants. C'est jamais un défenseur ou un goal!"

C'est exactement ce qu'avait dénoncé le goal belge Thibaut Courtois le mois dernier après la victoire de Karim Benzema au Ballon d'or: "Je considère qu'il est impossible de gagner le Ballon d’or [pour un gardien]. Vous gagnez la Liga et vous gagnez la Ligue des champions, votre équipe gagne grâce à vos arrêts... et vous ne finissez que 7e."

De la même manière, Blue Lock tourne entièrement autour de la figure de l'attaquant. "Le reste n'intéresse pas ses auteurs, car c'est moins dynamique un mec qui empêche des buts", analyse Matthieu Pinon, qui conseille plutôt de découvrir Sayonara Football (Ki-oon) ou Ao Ashi (Mangetsu), deux récits initiatiques sur des génies du ballon rond.

"Blue Lock" détrônera-t-il "Olive et Tom?"

Les liens entre Blue Lock et le milieu réel du football sont nombreux. Au point de créer la confusion: de nombreux fans ont ainsi cru que l'équipe du Japon portait des tenues inspirées du manga. Le maillot a en réalité été designé par Yusuke Nomura, le dessinateur de Blue Lock. Adadis a également proposé à Kodansha, l'éditeur du manga, de faire une illustration en lien avec Giant Killing, autre populaire manga de football.

Ce rapprochement entre le 9e art et le football découle d'une démarche plus large, celle du monde de l'édition japonaise de s'impliquer davantage dans le monde du football. L'année dernière, la Kodansha a ainsi noué un partenariat avec Liverpool. La sortie de l'anime Blue Lock sur Crunchyroll, le 8 octobre, à un mois et demi du Mondial, était d'ailleurs "un très beau coup marketing", souligne Matthieu Pinon.

La stratégie est simple: "Le manga de football le plus connu jusqu'à présent est Captain Tsubasa. Il est édité par la Shueisha, un des concurrents de la Kodansha. De la même manière que le dessinateur de Captain Tsubasa a été contacté pour dessiner Mbappé, la Kodansha lutte sur le même terrain pour se faire davantage connaître." Et ça marche: Blue Lock est omniprésent sur Twitter depuis le début du Mondial, et son dessinateur a célébré la victoire en publiant un dessin sur le réseau social.

Blue Lock pourra-t-il supplanter dans l'imaginaire collectif Captain Tsubasa, l'œuvre de référence quand il s'agit de commenter avec humour les compétitions de football? "Oui et non", répond Matthieu Pinon. "Oui, car Blue Lock a l'avantage d'avoir un graphisme de dingue et un dynamisme exceptionnel qui correspond aux envies de la jeune génération. Et non, car ce n'est pas tant un manga de foot qu'une œuvre où le foot est un prétexte pour un propos individualiste à destination des Japonais."

Article original publié sur BFMTV.com