Le monde du papier en crise: comment les éditeurs et imprimeurs jouent leur survie face aux pénuries

Des rouleaux de papier dans une imprimerie située à Compiègne dans le nord de la France en mars 2022 - Julien de Rosa
Des rouleaux de papier dans une imprimerie située à Compiègne dans le nord de la France en mars 2022 - Julien de Rosa

2022 sera-t-elle l'année de tous les dangers pour l'édition? La pénurie de papier, qui fait rage depuis la fin du premier confinement, se poursuit et s'aggrave. Les coûts s'envolent, contraignant une grande partie de l'édition, et notamment les éditeurs indépendants de livres et de revues, à devoir prendre des décisions radicales pour éviter de disparaître. Mais les actions mises en œuvre, comme la hausse des prix, n'offrent qu'un soutien temporaire à une situation sans réelle solution.

Depuis quelques semaines, la situation semble avoir atteint un point de non-retour. Fin mars, le papetier finno-suédois Stora Enso a lancé un processus de vente pour quatre de ses sites de production. Quinze jours plus tard, un autre acteur clé du milieu, l'italien Fedrigoni, a mis en place une nouvelle hausse de prix. Pendant ce temps, les ouvriers du groupe finlandais UPM, l'un des plus grands fabricants mondiaux de papier, étaient en grève. Elle vient de se terminer après 112 jours.

"En ce moment, c'est très compliqué", confirme à BFMTV Philippe Bretagnolle, directeur commercial France pour la société italienne La Tipografica Varese. "La plupart du papier est fourni en Europe par les papetiers scandinaves. Ces papeteries ont subi d’énormes grèves, qui ont considérablement réduit la production de papier et a provoqué des phénomènes de pénurie."

"Il ne se passe pas un jour sans un nouveau problème", déplore de son côté France Moline, directrice de production dans le groupe Madrigall (Casterman, Gallimard BD, Futuropolis, Denoël Graphic). "Il faut tout le temps revoir les dossiers. Ce qu’on fait aujourd’hui sera peut-être à refaire demain. Les équipes ont du mal à absorber ce surplus de travail, qui est colossal. Vous avez l'impression d’en avoir jamais fini..."

"Le problème, c'est le pharmaceutique"

La situation est d'autant plus délicate que la pénurie de papier est directement liée au boom du carton, causé par l'explosion de la vente par correspondance (Amazon, Deliveroo) depuis le début de la pandémie en mars 2020. "La commande globale par Internet a fait exploser la demande en carton. Si bien qu'il y en a beaucoup moins pour faire des livres", s'inquiète Julie Alinquant, directrice de production des éditions Bragelonne.

Mais "Amazon n'est qu'une goutte d’eau dans la transformation du papier en carton", nuance Philippe Bretagnolle. "Le problème, c'est le pharmaceutique. Vu la quantité de ce que les firmes pharmaceutiques ont acheté comme papier pour emballer leurs médicaments, ça vaut plus le coup pour les papetiers de transformer le papier en emballage que de faire du papier pour faire du livre. Parce que ces gens-là l'achètent plus cher."

Stora Enso compte parmi les papetiers à avoir délaissé le papier pour le carton. Selon un porte-parole du groupe, l'industrie papetière n'est plus "un domaine de croissance stratégique". Avec moins de producteurs sur le marché, les délais d'approvisionnement s'allongent. De 3 à 4 semaines avant la crise, les délais sont passés de 6 semaines à six mois d’attente. "Et tout le monde est dans la même galère", rapporte Philippe Bretagnolle:

"On se retrouve tous à ne pas avoir assez de papier, à faire des choix, à prendre des papiers qui ne correspondent pas. Même les plus gros clients comme Hachette ou Editis - qui achètent et fournissent à leurs imprimeurs leur propre stock de papier - se sont retrouvés à devoir jongler entre plusieurs papetiers pour s'en sortir."

"La créativité, ça se paie encore plus cher"

Dans ce cadre, les retards s'accumulent. Ils sont plus ou moins longs, selon la taille de la maison d’édition. L'indépendant Meian a été contraint de reporter de quatre mois son édition perfect de Karakuri Circus de Kazuhiro Fujita. Elle sera finalement disponible le 22 juillet, au lieu du 21 mars. Adossé au groupe Hachette, l'éditeur Marabout publiera avec seulement une semaine de retard, le 11 mai, Amours Croisées, la première BD de l'autrice à succès Laura Nsafou.

Seuls les mastodontes parviennent à maintenir un rythme de production presque normal, remarque Philippe Bretagnolle: "Glénat [l'éditeur de One Piece, NDLR] a la chance d’avoir une trésorerie assez forte et de pouvoir payer tout de suite les papetiers, qui sont rassurés et qui les fournissent. Ça ne se fait pas rapidement, mais ils sont prioritaires. D'autres vont essayer de faire des commandes et comme ils ne vont pas payer tout de suite, mais à 45, 50 ou 60 jours, ils vont se retrouver avec des délais beaucoup plus longs."

Si les éditeurs européens s'appuient encore exclusivement sur les papetiers scandinaves, tous refusent de traiter avec la Chine, dont les papeteries sont pour l’instant les seules à ne pas avoir augmenté leur prix. Mais les augmentations sont telles que certains pourraient céder à la tentation. "Les augmentations sont colossales, surtout sur les papiers spécifiques", rappelle Philippe Bretagnolle.

Le papetier Fedrigoni propose un papier très recherché, pour des éditions exceptionnelles, idéales pour se démarquer sur le marché. Mais ses prix sont trop élevés. "En ce moment, la créativité, ça se paie encore plus cher", souligne le directeur commercial. "Sur un papier lambda, pour le manga, où on est à 70 ou 80 grammes, on est aux alentours de 20% d’augmentation. Sur des grammages faibles, lorsque qu'on s'approche du papier bible, pour des dictionnaires, les augmentations sont de l’ordre de 40%."

"On mange notre marge"

Le papier n'est pas l'unique matière première nécessaire à la fabrication des livres à devoir augmenter ses prix. L'encre a pris entre 12 et 15%, les problèmes liés aux transports se sont accentués et l'aluminium est une victime collatérale de la guerre russo-ukrainienne. La Russie est l'un des plus gros fournisseurs en aluminium, tandis que c'est en Ukraine que l'aluminium est transformé en plaque pour imprimer. "Avec la guerre, la situation s’est un peu redessinée", commente France Moline.

Dans ce cadre, la hausse des prix est inévitable pour absorber cette flambée des coûts. Elle sera effective à partir du 1er juillet. Ce système a cependant ses limites, soutient Julie Alinquant: "On peut absorber une partie de la hausse, mais pas tout." "Pour les ouvrages reliés, c’est impossible de le faire." "On mange notre marge", se désespère France Moline. "A un moment donné, il n'y aura plus d’intérêt à produire!"

Pour les indépendants, la hausse des prix n'est pas la solution miracle. "On a augmenté pour compenser un peu, mais ça ne suffit pas non plus", corrobore Marc Moquin, rédacteur en chef de Revus & Corrigés, revue dédiée au cinéma du patrimoine. Il pourrait réduire la pagination de sa revue et choisir un papier moins cher et de moins bonne qualité, mais difficile après de justifier la hausse de prix, d'autant que "l'une des qualités de la revue est d'être bien fabriquée".

"Un impact bien au-delà de l’édition"

La situation est d'autant plus difficile à réguler que les prix ne cessent d'augmenter, et rapidement, s'inquiète France Moline: "Le temps de répercuter les hausses, le prix a déjà augmenté!" "Le devis du nouveau numéro a augmenté par rapport à la dernière fois, et il avait lui-même déjà augmenté par rapport à la fois précédente", abonde Marc Moquin. "On tire entre 2000 et 3000 exemplaires. 2000 exemplaires en mars 2021, ça me coûtait environ 5000 euros. En mars 2022, ça me coûte 6200 euros."

Le rédacteur en chef a lancé un appel au CNC pour qu'il réévalue en urgence son aide aux revues de cinéma. En 2021, treize revues de cinéma indépendantes (dont Cinemateaser, La 7ème Obsession et Schnock) se sont partagées une aide de 64.000 euros. Revus & Corrigés a reçu 3000 euros. "L'enveloppe est de plus en plus faible chaque année. En 2020, l'aide était de plus de 80.000 euros."

Marc Moquin a néanmoins réussi à boucler un nouveau numéro de Revus & Corrigés pour juin, mais il ne sait pas "si on pourra continuer ainsi." Côté édition, Bragelonne réfléchit à des ouvrages brochés sans carton. "On cherche des solutions", insiste Julie Alinquant.

Offre éditoriale limitée?

En librairie aussi, les premiers effets de la crise se font déjà sentir. Les éditeurs rencontrent davantage de difficultés pour la mise en place de leurs ouvrages. "Avant, on attendait d'avoir des infos des libraires pour établir nos tirages", confie Julie Alinquant. "Aujourd'hui, on ne peut plus. On est obligé de définir des tirages avant même de savoir si ça intéresse les libraires."

Un changement de paradigme qui pousse les éditeurs à la prudence. "Ma crainte, c’est que ça limite l'offre éditoriale", alerte Julie Alinquant. Une vraie révolution dans l'économie de l'édition. Et la mort annoncée des indépendants, dont les catalogues sont principalement constitués d'ouvrages souvent peu connus du grand public et nécessitant l'aide des libraires. "Il y a peut-être des auteurs qu’on ne lancera pas", dit Julie Alinquant. "Pour des titres peu connus, le risque financier est désormais double."

"Des imprimeurs vont disparaître"

Et si une embellie est envisagée pour l'année prochaine du côté des imprimeurs et des cartonniers, l'édition sait pertinemment que les prix ne reviendront plus jamais à la normale. "Ça ne se résorbera pas complètement", garantit Julie Alinquant. "Mais on pourra par contre gagner en délais d’approvisionnement."

"Et peut-être que des gens vont moins lire, parce qu'ils vont se retrouver à dire que c’est très cher", redoute Philippe Bretagnolle. "Le papier tenait encore un peu bon. S'il y a encore plus d'augmentation [des prix], les gens vont encore plus se lancer dans le digital. Des imprimeurs vont disparaître. Des gros imprimeurs en Italie sont morts au cours des dernières années. Il n’y en a déjà plus beaucoup en France."

Dans ce contexte, la survie des éditeurs indépendants se compte en mois, avertit Philippe Bretagnolle. "C’est dramatique. Je pense qu’en fin d’année 2022, beaucoup vont mourir." "Qu'est-ce qu'on va faire d'ici la fin de l'année?", se demande Marc Moquin. "Si ça stagne, ça ira, mais si ça continue à augmenter, ça va être de pire en pire. Et on se sent très seul pour affronter tout ça."

Article original publié sur BFMTV.com

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