Mohamed Bouhafsi: "Notre société juge beaucoup les femmes battues ou sous emprise"

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Mohamed Bouhafsi:
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VIOLENCES - Dans son livre “Rêver sous les coups” (Larousse) paru le 3 novembre 2021, le journaliste Mohamed Bouhafsi relate son enfance aux côté d’un père violent, qui s’en prend à sa mère et au petit garçon qu’il est alors, de sa naissance à ses 8 ans.

À travers son récit bouleversant, il raconte avec finesse et pudeur l’emprise de son père sur sa mère. Une emprise physique, psychologique et parce qu’il est le seul de la famille, immigrée d’Algérie, à avoir des papiers.

Aux côtés de la Fondation des femmes, il a participé à la présentation d’un rapport, “Où est l’argent pour l’hébergement des femmes victimes de violences?”, publié le 18 novembre et réalisé avec la Fédération nationale solidarité femmes (FNSF) qui gère la ligne d’appel 3919. Pour Le HuffPost, le chroniqueur de l’émission C à vous revient sur les chiffres dévoilés par ce rapport.

Le HuffPost: La Fondation des femmes révèle que 40% des femmes victimes de violences conjugales, qui fuient un conjoint violent, ne se voient proposer aucune solution d’hébergement lorsqu’elles veulent fuir leur conjoint. Qu’est-ce que ce chiffre évoque en vous?

Ce chiffre fait mal. C’est bouleversant, parce que ça me fait penser à ma maman, qui à plusieurs reprises est partie de la maison, a essayé de trouver des solutions, et n’a pas réussi. C’est un cercle malheureux ou malsain: les femmes subissent des violences, elles tentent de partir, elles ne trouvent pas d’hébergement, elles reviennent.

On est dans une société qui juge beaucoup. On juge beaucoup les femmes battues ou sous emprise. En disant: “Mais pourquoi elle n’est pas partie?” Mais parce qu’elles ne peuvent pas partir! Elles ne décident pas d’être battues, d’avoir un tortionnaire à la maison, d’avoir un bourreau. Ce qu’elles veulent, c’est partir et se reconstruire. Mais pour cela, il faut de l’aide.

Le rapport montre que seules 12% des femmes qui fuient leur conjoint violent obtiennent une place adaptée, avec un accompagnement juridique et psychologique.

Effectivement, il faut un accompagnement psychologique et social. Il faut une réponse policière, en allant les récupérer. lI faut une réponse pénale, en éloignant les conjoints violents, il faut une réponse de l’administration ou associative pour leur donner les moyens de se reconstruire.

Il faut en moyenne 4 mois à une femme pour se reconstruire après le départ d’un foyer violent. C’est très long, 4 mois, quand on a des enfants et qu’on est à la rue. Aujourd’hui, on ne leur offre pas de solution.

J’ai été très en colère quand j’ai appris que 117.000 euros allaient être dépensés dans un projet réalité virtuelle pour permettre à des détenus condamnés pour violences conjugales de se mettre dans la peau d’une victime. Mais bien souvent, ces hommes violents ont eux-mêmes souffert de violences.

Avec ce budget, on aurait pu permettre à 30 femmes de se reconstruire pendant 4 mois. Et la plupart d’entre elles ont des enfants. Donc c’est même 60, 80 ou 100 personnes qu’on aurait pu sauver. Il faut avoir le sens des priorités.

C’est demain la journée internationale des droits des enfants et la journée contre les violences faites aux femmes. Pourquoi est-ce que l’un ne va pas sans l’autre?

Quand vous touchez un enfant, il y a une femme pas loin. Même s’il faut préciser qu’il existe des hommes battus, en minorité. Je prends mon cas personnel: j’ai été un enfant battu, mais celle qui a le plus souffert de tout cela, c’est ma mère. C’est elle qui a vécu l’enfer et qui a pris les coups, comme moi et qui a essayé de me protéger. Notre société doit protéger les femmes et les enfants.

Mon premier message, c’est d’appeler à une société de vigilance: une société moins individualiste, moins égoïste, davantage tournée vers l’autre. Il y a 27 cm de paroi, en moyenne, entre deux appartements. C’est suffisant pour entendre des cris et sauver une femme ou un enfant de la mort.

J’ai encore dans la tête les mots du voisin de Daoudja (ndlr: le premier enfant mort sous les coups lors du confinement) qui avait dit qu’il entendait souvent des cris de l’enfant et de la maman: ”À vie, j’aurai cette mort sur la conscience”. Ça ne coûte rien d’appeler le 17. Il vaut mieux une intervention inutile qu’un appel qui n’a pas été fait et un enfant ou une femme qui meurt. Aujourd’hui encore, en France, un enfant meurt tous les 4 jours sous les coups d’un parent.

Les violences intra-familiales, contre les femmes et contre les enfants, ont explosé pendant le confinement. Vous êtes-vous imaginé enfant et en confinement?

Les enfants étaient face à leurs tortionnaires. Vous ne pouvez pas imaginer ma joie quand j’ai appris que les écoles allaient rester ouvertes lors du deuxième confinement. Parce que l’école est un moyen de s’évader et d’éviter les violences pendant 9 heures. C’est une bouée de sauvetage pour ces enfants.

Depuis le “Grenelle” contre les violences conjugales, fin 2019, le gouvernement “déployé des efforts inédits”, en portant à 7.820 le nombre de places adaptées à la situation de ces femmes en détresse (5.131 en 2018 et 2.796 en 2012). Selon la Fondation des femmes, il faudrait multiplier le nombre de places par 3 à 5, et le budget par 5 à 8, “pour atteindre entre 398 et 663 millions d’euros”.

Depuis le début de l’année, 101 femmes ont été tuées par leur conjoint, selon le décompte du collectif “Féminicides par compagnon ou ex”. Pour l’ensemble de 2020 le chiffre avait atteint 102 féminicides, et 146 en 2019, selon le ministère de l’Intérieur.

À voir également sur Le HuffPost: Au Sénat, Valérie Bacot témoigne sur le “syndrome de la femme battue”

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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