Mobilisation en Russie: comme l'Allemagne, la France doit-elle accueillir les déserteurs russes?

Bouchons à la frontière entre la Russie et la Finlande, côté Russie, le 22 septembre 2022 - OLIVIER MORIN / AFP
Bouchons à la frontière entre la Russie et la Finlande, côté Russie, le 22 septembre 2022 - OLIVIER MORIN / AFP

Depuis l'annonce de la mobilisation de centaines de milliers de personnes en Russie pour rejoindre l'armée dans la guerre en Ukraine, de nombreux Russes essaient de fuir le pays pour éviter d'être appelés sous le drapeau. "Je pars parce que je ne suis pas fou et parce que je n'ai pas envie de mourir", témoignait jeudi auprès de BFMTV un Russe tentant de fuir le pays.

"J'ai l'impression d'être dans un cauchemar, qu'on veut me forcer à mourir pour une cause à laquelle je ne crois pas", poursuit-il.

Face à ces fuites, l'Allemagne a annoncé jeudi être prête à accueillir des déserteurs de l'armée russe "menacés de grave répression". "Celui qui s'oppose courageusement à Poutine et se met ainsi en grand danger peut demander l'asile politique en Allemagne", a déclaré la ministre allemande de l'Intérieur Nancy Faeser.

"Tous ceux qui haïssent la voie choisie par Poutine et aiment la démocratie libérale sont les bienvenus en Allemagne", avait déjà écrit mercredi le ministre de la Justice Marco Buschmann.

"Ils peuvent être accueillis effectivement comme réfugiés politiques"

La France ne s'est pas encore officiellement positionnée sur le sujet, mais pour Gérard Araud, ancien ambassadeur de France aux États-Unis, "les Allemands commencent à le proposer, je pense la France devrait en faire de même". Depuis le début de la guerre en Ukraine, "sous la pression de nos partenaires de l'Est, nous avons cessé dans les faits de donner des visas aux Russes pour venir en Europe", explique-t-il sur BFMTV.

Mais même si ceux-ci continuent dans cette voie, il serait bon pour lui d'ouvrir les frontières à ces réfugiés russes.

"Je pense qu'ils peuvent être accueillis effectivement comme réfugiés politiques. La désertion de toute façon est un acte politique", abonde le colonel Michel Goya, consultant défense BFMTV.

Une opinion partagée par Sylvie Bermann, consultante diplomatie pour BFMTV, ancienne ambassadrice de France en Russie.

"Moi je crois qu'il faut les accueillir. On ne va pas enfermer nous même les Russes en Russie", explique-t-elle sur notre plateau.

En août, une journaliste russe s'alarmait dans Le Monde de la suppression de visas touristes pour les Russes dans plusieurs pays d'Europe, critiquant le fait que "des responsables occidentaux – et non le pouvoir russe – veulent définitivement rétablir l’Union soviétique, en restaurant le rideau de fer", et rappelant que la population russe était réprimée, et aussi victime des agissements du Kremlin.

"C'est dans notre intérêt de les accueillir"

Tous les pays européens n'ont toutefois pas fait le choix de l'Allemagne, comme la République Tchèque qui a déclaré qu'elle refuserait d'accorder des visas aux déserteurs russes. "Je comprends que les Russes fuient les décisions de plus en plus désespérées prises par Poutine", a indiqué le ministre tchèque des Affaires étrangères Jan Lipavsky, "mais ceux qui fuient leur pays parce qu'ils ne veulent pas remplir un devoir imposé par leur propre État ne remplissent pas les critères pour recevoir un visa humanitaire".

"Il y a une division en Europe parce que les pays de l'Est, pour des raisons historiques bien compréhensibles, ont cette hostilité vis à vis de la Russie. Mais je ne pense pas que ce soit notre rôle d'épouser ces positions", décrypte Sylvie Bermann.

Gérard Araud pointe lui du doigt l'intérêt clair qu'il peut y avoir à accueillir des déserteurs russes "pour des raisons humanitaires et même militaires", afin par exemple de "priver les Russes d'une main d'oeuvre" dans la guerre, notamment d'experts dans certains domaines "parce qu'évidemment ce sont les gens qui ont les moyens qui partent" comme "des spécialistes dont a besoin l'armée russe".

"Je pense que c'est dans notre intérêt, y compris dans notre intérêt à venir, quel que soit le moment où cette guerre se termine, quel que soit leur sort à l'avenir - est-ce qu'ils vont retourner en Russie? Est-ce qu'ils resteront ici? - mais c'est dans notre intérêt de les accueillir", appuie Sylvie Bermann.

Au début de l'offensive russe en Ukraine, un premier exode de Russes opposés à l'assaut ou craignant la mobilisation avait ainsi déjà eu lieu. Aucune estimation officielle n'a été rendue publique, mais il a concerné au moins des dizaines de milliers de personnes. Le Kremlin a de son côté assuré que près de 10.000 personnes s'étaient portées volontaires pour être mobilisées pour l'offensive en Ukraine après l'annonce de Vladimir Poutine de ce mercredi.

Article original publié sur BFMTV.com