Le missile russe prouve que l'espace est déjà un champ de bataille

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ESPACE - Plus de 1500 nouveaux débris en orbite basse autour de la Terre. Le bilan de l’essai russe d’un missile antisatellite (ASAT) ajoute une poignée de morceaux à l’incroyable puzzle des débris spatiaux, allant jusqu’à menacer la Station Spatiale Internationale, en vol à des altitudes comparables.

Pourtant, comme vous pouvez le découvrir dans la vidéo en tête de cet article, il n’y a pas dans ce geste russe de grande nouveauté. Si l’élimination d’un vieux satellite de type Tselina-D inactif depuis des années a provoqué l’ire des diplomaties internationales, c’est parce qu’elle complique encore un peu plus la gestion des débris spatiaux... et qu’elle met le doigt sur un secret de polichinelle. Car la guerre spatiale n’a rien de nouveau.

“Il n’y a pas de militarisation de l’espace, parce que l’espace a toujours été militarisé”, résume ainsi Bleddyn Bowen, spécialiste de la guerre dans le secteur spatial à l’université de Leicester (Grande-Bretagne). “La Russie a fait de nombreux tests ces dernières années, celui-ci est passé juste un peu trop près pour passer inaperçu!”. Et Moscou n’est pas seul en cause.

La COP26 de l’espace

Quatre pays ont ainsi démontré leur capacité à abattre des satellites à partir du sol ou d’un avion en vol. Les États-Unis et la Russie, dès l’époque de la guerre froide, puis la Chine et plus récemment l’Inde, dont le tir d’un missile en 2019 avait déjà mis en colère les agences spatiales...et fait la fierté de tous les médias nationaux.

L’exercice est pourtant formellement interdit, comme le rappelle au HuffPost Christophe Bonnal, expert en charge des questions de pollution spatiale à la direction des lanceurs du Cnes. “Tous les pays du monde, Chine, Russie et États-Unis compris, ont signé depuis vingt ans des accords qui interdisent ce genre d’activités”, explique-t-il avant de préciser :“La première règle c’est qu’il est interdit de créer volontairement de nouveaux débris spatiaux”. On ne saurait être plus clair. Mais entre la règle et son application, il y a un espace intersidéral.

“Je ferais un parallèle avec la COP26” s’amuse l’expert français. “Par écrit, tout le monde est d’accord”, mais dans les faits, l’absence de contrôle est totale, et la moindre transparence est exclue. Il ne reste aux agences spatiales qu’à compter les nouveaux débris, sans savoir la plupart du temps s’il s’agit d’une collision volontaire ou involontaire, par exemple avec des débris déjà en orbite. Chaque année, une douzaine de satellites se fragmentent, heureusement pas tous en étant éparpillés “façon puzzle” comme le malheureux Tselina-D russe.

La situation ne va pas se simplifier de sitôt au-dessus de nos têtes. Aujourd’hui, 3000 satellites hors d’usage, toutes orbites confondues, quadrillent l’espace qui nous entoure, et ce chiffre a toutes les raisons d’augmenter. Il existe bien une règlementation exigeant des satellites qu’ils soient “désorbités”, c’est-à-dire poussés vers l’atmosphère pour s’y consumer une fois en fin de vie, mais elle n’est guère respectée: “6% des satellites de plus de 130 kilos respectent la règlementation” précise Christophe Bonnal. De quoi fournir une pléthore de cible pour de nouveaux essais de missiles.

Laser, missile, ondes radio: l’arsenal de l’espace

Pourchasser les objets scrutant la Terre est en effet un enjeu devenu évident, y compris pour le grand public, ces dernières années, et l’arsenal ne cesse de s’agrandir. Ainsi, la Chine avait envoyé un missile détruire un de ses vieux satellites, démontrant sa capacité à atteindre ces précieux vaisseaux orbitaux. Depuis, d’autres tests ont été effectués de manière plus subtile (le but étant de rater un satellite de peu, pour ne pas faire de vague).

La Russie travaille également sur des satellites capables de changer d’orbite pour aller à la rencontre d’objectifs. En 2014, le pays a lancé un satellite, Kosmos 2499, suspecté d’être un tueur de satellites, une sorte de kamikaze qui se placerait sur l’orbite d’un objet ennemi.

Les États-Unis disposent aussi de leurs armes spatiales, avérées ou supputées. En 2010, l’armée américaine réussissait à détruire un missile balistique avec un rayon laser. Plus récemment, en 2015, une société privée a annoncé travailler sur un drone équipé d’un canon laser, similaire, mais cinq fois plus puissant que celui posé sur ce navire de l’US Navy. Et comme toujours, à la clef, des débris plein les orbites.

Heureusement, ces armes dites “cinétiques” (à base de projectiles) pourraient bien rester une rareté dans cette guerre de moins en moins souterraine. “Les armes cinétiques antisatellites coûtent très cher” analyse ainsi Bleddyn Bowen. “Il ne faut pas oublier qu’il existe d’autres méthodes: l’aveuglement d’un satellite d’observation, le brouillage des ondes radio, la cyberattaque”, des technologies sur lesquelles là encore, les États affûtent leurs armes.

Une lueur d’espoir dans cet espace déjà bien assombri, néanmoins. “Il n’y a pas eu de détonation nucléaire dans l’espace depuis 1963” précise le professeur de Leicester. En pleine guerre froide, les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne avaient signé un traité bannissant les essais nucléaires dans l’atmosphère et dans l’espace. Aujourd’hui, il serait techniquement tout à fait possible d’envoyer exploser un missile nucléaire pour endommager une flotte de satellite, mais aucun pays ne s’y est risqué. Pour le moment.

À voir également sur Le HuffPost: Le renseignement spatial français fait un bond en avant avec les satellites-espions CERES

Cet article a été initialement publié sur Le HuffPost et a été actualisé.

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