Mines de sel, route de Bakhmout... Soledar, une prise stratégique ou symbolique pour la Russie?

Vue de Soledar.  - Arman Soldin
Vue de Soledar. - Arman Soldin

L'incertitude plane encore au-dessus de Soledar mais la Russie l'affirme haut et fort ce vendredi: la commune de l'est de l'Ukraine lui appartient tout entière ce vendredi 13 janvier. Une assertion qui vient après plusieurs jours de rumeur autour d'une chute imminente, jusque là prudemment écartée par Moscou qui reconnaissait que les combats s'y poursuivaient.

La revendication officielle du Kremlin dessine donc une victoire locale des forces russes, contestée par Kiev. En fin d'après-midi, le média américain CNN a pour sa part évoqué un "retrait organisé" des Ukrainiens.

La fierté de Moscou au sortir de ce siège meurtrier laisse en tout cas dubitatif. Pourquoi la chute de cette ville de l'est de l'Ukraine, qui comptait 12.000 habitants avant la guerre et dont les ruines n'en abritent plus que 500, importe-t-elle tant aux Russes? Les interlocuteurs et spécialistes de BFMTV livrent quelques pistes.

La bataille des mots

Il faut d'abord se frayer un chemin à travers les déclarations contradictoires du jour. Le communiqué du ministère de la Défense russe parle d'"une libération achevée le 12 janvier au soir".

Serguïï Tcherevaty, porte-parole du commandement Est de l'armée ukrainienne, a aussitôt démenti dans une allocution télévisée: "De violents combats se déroulent toujours à Soledar". "Les forces armées ukrainiennes maintiennent la situation (à Soledar) sous contrôle dans des conditions difficiles" face "aux meilleures unités (du groupe russe de mercenaires) Wagner et d'autres forces spéciales" russes, a-t-il ajouté dans ce discours traduit par l'Agence France Presse (AFP).

Un soldat ukrainien interrogé dans un reportage diffusé ce vendredi par BFMTV confirme: "Les gars tiennent leurs positions dans Soledar. Les Russes veulent nous encercler en passant par les flancs mais nos hommes tiennent leurs lignes de défense. Personne ne se retire, c’est notre terre".

C'est d'ailleurs dans ce qu'elle donne à voir de l'évolution de l'affrontement entre Russes et Ukrainiens et les enseignements stratégiques qu'elle porte que l'issue de la bataille pour Soledar intéresse le général Jean-Paul Paloméros, ancien commandant allié Transformation de l'Otan et ex-chef d'état-major de l'armée de l'Air.

"D’un côté, on a des Russes qui ne comptent pas les pertes humaines, qui mettent tout dans la bataille, de l’autre, des Ukrainiens comptables de leurs ressources humaines et qui doivent à la fois tenir le front et reprendre l’initiative", a-t-il glissé ce vendredi sur BFMTV.

Soledar pour oublier 6 mois d'échec

Pour le reste, la parole diffusée par le Kremlin dit peu de choses de ce qu'elle cherche à travers la prise de Soledar. À peine son communiqué indique-t-il que cette victoire est "importante pour la poursuite des opérations offensives".

On devine tout de même dans ce laconisme la satisfaction d'enrayer une longue et infernale spirale pour l'armée russe. Elle tient là de son premier succès depuis celui remporté à Lyssytchansk... le 6 juillet dernier. Soit six mois passés sur le reculoir, ou à stagner derrière une ligne de front gelée. "Il s’agit vraiment de relancer une dynamique du côté des Russes", a noté en plateau de Patrick Sauce, notre éditorialiste pour les questions de politique étrangère.

Tête(s) de pont

Le communiqué russe livre une seconde leçon. Si Soledar compte pour "la poursuite" de l'offensive, c'est qu'elle n'est pas une fin en soi. En effet, s'emparer de Soledar, c'est surtout s'ouvrir la route de Bakhmout, épicentre de ses manœuvres militaires situé à près de 15 kilomètres au sud ouest, l'isoler du reste de l'Ukraine, et mettre la ville aux abois.

"C’est important pour les Russes de s’emparer de Soledar car ça permet de presque boucler Bakhmout, de l’encercler. C’est son intérêt", a commenté le colonel Michel Goya, consultant de BFMTV pour les questions militaires. "C’est la bataille pour l’approvisionnement de cette partie du Donbass", a complété pour sa part le journaliste Patrick Sauce.

Pourtant, l'Institut pour l'étude de la guerre, un think tank aux États-Unis, fait entendre une analyse un peu différente. Il a estimé que la possession de Soledar était "peu susceptible de présager un encerclement imminent de Bakhmout". Le bulletin de l'organisme continuant: "Elle ne permettra pas aux forces russes d'exercer un contrôle sur les importantes lignes de communication terrestres ukrainiennes vers Bakhmout".

La focalisation de la mire russe sur Bakhmout, elle-même une commune de dimensions relativement modestes, avait de surcroît étonné les observateurs pour qui elle n'est qu'une tête de pont vers des villes autrement plus conséquentes: comme Kramatorsk ou Slaviansk.

Le sel comme manne et abris

C'est à croire, donc, que capturer Soledar ne rime pas à grand-chose. Il convient toutefois de ne pas sauter un tel pas. Car l'endroit recèle quelques atouts. Ses fameuses mines de sel en premier lieu. Chaque année, d'après les informations recueillies par BFMTV, on extrait des galeries de Soledar (littéralement "Don de sel" en ukrainien) 6,8 millions de tonnes du précieux chlorure de sodium. Une récolte qui représente tout d'abord une manne financière.

Les mines recouvrent encore deux objectifs secondaires pour les Russes, selon notre correspondante à Kramatorsk: elles offrent un abri aux soldats et des caches pour les munitions.

Une victoire de la Russie ou du groupe Wagner?

Ces avantages apparaissent presque dérisoires à côté de la lecture que l'État russe veut donner à la prise de Soledar. En effet, ce vendredi, c'est le ministère de la Défense - et donc l'armée régulière - qui clame son triomphe. Il y a deux jours, c'était la milice privée du groupe Wagner et son chef Evguény Prigojine qui juraient être les seuls maîtres et possesseurs de la ville.

De là à y voir une manière de damer le pion au trop remuant Prigojine, dont les ambitions politiques se dissimulent de moins en moins au Kremlin de Vladimir Poutine et dont l'hostilité à l'égard de l'état-major de son pays va grandissant...

Le principal intéressé ne s'y est d'ailleurs pas trompé, quand bien même l'armée a fini par saluer le "courage" des combattants de Wagner. Dans les studios de BFMTV, Patrick Sauce a remarqué:

"Evguény Prigojine a dit sur sa chaîne Telegram: ‘Ils essaient de voler la victoire de Wagner’. Et il parle de dommages importants infligés à Wagner non par l’Ukraine, mais par la Russie, notamment parce que, dit Prigojine, il y a des problèmes de luttes internes, de corruption, de bureaucratie, de fonctionnaires qui cherchent à rester en place."

Les hommes de Wagner sont aussi déployés autour de Bakhmout, aux côtés des conscrits. Leur querelle intestine pourrait bien faire tache d'huile. Jusqu'au pourrissement des troupes russes?

Article original publié sur BFMTV.com