Les mille et un visages de Big Brother dans la littérature postsoviétique

Couverture d'une édition anglaise de « Nous autres », de Zamiatine. <a href="https://cdn.radiofrance.fr/s3/cruiser-production/2020/01/4034cbf6-985d-46bc-afcb-861819c4758d/870x489_nous.webp" rel="nofollow noopener" target="_blank" data-ylk="slk:Momentum" class="link ">Momentum</a>
Couverture d'une édition anglaise de « Nous autres », de Zamiatine. Momentum

La littérature, ce stéthoscope ultra sensible, permet d’explorer de nouveaux imaginaires et nous renseigne aussi sur l’état de notre société, son passé, ses rêves, ses aspirations. À travers cette série, « Imaginer le réel  », on a ainsi observé comment le grand âge est représenté en fiction. Ce second épisode revient sur le genre dystopique dans le contexte russe.

Peu de gens savent que la figure orwellienne du totalitarisme, Big Brother, est fortement inspirée d’un personnage russe, le « Bienfaiteur » du Nous d’Evgueniy Zamiatine (1920), lui-même inspiré du Grand Inquisiteur de Dostoïevski (un récit qui s’inscrit dans le roman Les Frères Karamazov). En URSS, le genre dystopique a rapidement disparu, avant les années 1930, pour des raisons évidentes : la mise en œuvre de « l’utopie au pouvoir » ne pouvait supporter de voix dissonantes. La chute de l’URSS a entraîné la publication d’un grand nombre de nouvelles dystopies. Aujourd’hui, « l’usine anti-utopique » de la littérature russe n’a pas disparu, même si elle a évolué. A quoi ressemblent donc les Big Brother postsoviétiques ?

Un Big Brother old school

Les figures de Big Brother sont faciles à reconnaître lorsqu’elles mobilisent des tropes caractéristiques du roman d’Orwell. Le Slynx, de Tatiana Tolstoï (2000) en présente une réécriture évidente : un dictateur faisant l’objet d’un culte de la personnalité, des services de sécurité omniprésents, une population maintenue dans l’ignorance, un régime dictatorial et ultra-hiérarchisé.

Le Slynx se déploie dans une temporalité indéterminée et syncrétique, mais qui évoque distinctement l’Histoire russe, nourrie d’allusions à Ivan le Terrible, à la période soviétique et à Tchernobyl.

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Dans ce palimpseste allégorique du destin de la Russie, la société se trouve sous le joug du « Grandissime Mourza ». Le pouvoir du tyran est assuré par les « Services Sanitaires », chargés de contrôler la population et d’arrêter les habitants qui auraient besoin d’être « soignés », ce qui ne va pas sans évoquer le Ministère de l’Amour dans 1984, lieu de torture et de terreur présenté comme un endroit bienfaisant. L’euphémisation des « Services Sanitaires », qui viennent chercher les individus déviants à l’aide d’un crochet, rappelle l’art orwellien de l’antiphrase.

Le « crochet » des Services Sanitaires, équivalent de la police de la pensée dans 1984 (les Services arrêtent les gens qui lisent des livres, censés être radioactifs), évoque les griffes du Slynx, créature mythique qui terrorise les habitants de cette Russie carnavalesque.

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L’univers de 1984 ressurgit également dans Journée d’un Opritchnik de Vladimir Sorokine (2008), pamphlet anti-poutinien placé dans une Russie du futur néomédiévale. La « Sainte Russie » est une monarchie théocratique, tenue d’une main de fer par les opritchniks, la police du Souverain, chargée de chasser les ennemis du régime.

De même que chez Tatiana Tolstoï, la référence à Ivan le Terrible comme modèle du tyran est notable : les « opritchniks » désignaient la police secrète du tsar, spécialement chargés de purger le pays de ses éléments indésirables. Comme Big Brother, le Souverain est donc soutenu par une police vigilante qui n’hésite pas à pratiquer la torture, et fait l’objet d’un culte de la personnalité renforcé par une censure et des organes de propagande efficaces.

Enfin, il est, à l’instar du héros orwellien, à la fois omniprésent et invisible. Omniprésent, car partout son portrait est accroché au mur, ou projeté grâce à des hologrammes ; invisible, car par une seule fois le Souverain n’apparaît en chair et en os.

Big Vampire : l’élite russe comme caste de vampires

Au-delà de ces incarnations plutôt traditionnelles, Big Brother fait aussi l’objet de réécritures moins évidentes à déceler, notamment dans les romans de Victor Pélévine Empire V (2006) et Minotaure.com (2005).

Empire V présente une vision à la fois allégorique et parodique d’une Russie ultranationaliste, gouvernée par une caste de vampires, au service de la grande déesse Ishtar. Le principal rôle des vampires consiste à exploiter la population tout en lui laissant une illusion de libre arbitre. Comme dans 1984, la manipulation mentale joue un grand rôle, et les vampires, évoquant les services secrets du « Ministère de l’Amour », apprennent à manipuler les « Ivans », représentants naïfs du peuple russe. Mais ils sont eux-mêmes soumis à Ishtar par le biais de la « Langue », un organisme parasite qui se greffe sur chaque vampire lors de sa transformation.

Roman, le jeune héros, se rend compte que cette « Langue » prend peu à peu possession de lui, au point d’annihiler son libre arbitre : « Je me sentais comme si j’étais sous la surveillance d’une caméra de télévision invisible installée à l’intérieur de moi, à travers laquelle une partie de moi observait l’autre partie. » (Pélévine, 2017, 87). Ainsi, Roman est à la fois l’initiateur et la victime de la manipulation. La « Langue » représente un Big Brother intériorisé, qui prend peu à peu possession de la conscience de l’individu, jusqu’à ce que celui-ci ne soit plus capable de dissocier sa conscience propre de la conscience du chef.

Big data is Watching You

Minotaure.com transpose Big Brother dans le domaine virtuel d’Internet. Ce court roman est intégralement écrit comme la retranscription d’un tchat, véritable labyrinthe sans instance narrative – d’où l’allusion au Minotaure mythologique dans le titre. Chaque personnage, doté d’un pseudonyme, est enfermé dans une chambre sans savoir comment en sortir.

Pour résoudre l’énigme, les personnages tentent de trouver qui est le minotaure, figure de Big Brother, car nul ne sait s’il existe vraiment.

Victor Pélévine réactualise ici le mythe antique pour mettre en scène des représentations de la surveillance généralisée, du totalitarisme, des nouvelles techniques de manipulation mentale, notamment permises par les avancées de la technologie. En plaçant ces thématiques dans un environnement virtuel, il souligne le rôle des GAFAM, géants des NTIC (les sigles ne sont-ils pas en soi orwelliens ?). Le « télécran » de 1984 est devenu un tchat Internet, une sorte de télé-réalité, car tous les personnages sont en permanence soumis à une surveillance dont il est impossible de déterminer la source.

Big Brother is… you

Dans la parabole du Grand Inquisiteur, l’Inquisiteur de Séville expliquait à Jésus que les hommes ne demandaient qu’une chose : abdiquer leur liberté, source de tourments, et la remettre aux mains d’un dictateur éclairé. Le Bienfaiteur de Zamiatine comme Big Brother viennent de là.

Dans les romans mentionnés ci-dessus, la partition entre victimes et bourreaux est bien plus complexe à établir qu’il n’y paraît, à commencer par le Slynx.

Bénédikt, le héros, à l’origine terrorisé comme tous les autres par les Services Sanitaires, finit par participer aux expéditions punitives. Lui qui craignait la griffe du Slynx légendaire, le voilà qui utilise le « crochet » des Services Sanitaires pour arrêter ses semblables. Dès lors que l’ancien tyran est renversé, il affirme que l’« On ne saurait faire confiance aux gens » (Tatiana Tolstoï, 2002, 380), ce qui le pousse à inscrire dans la nouvelle loi l’interdiction des livres.

Dans Minotaure.com, le lecteur se rend finalement compte que le minotaure n’est autre que l’ensemble des personnages, qui ont construit une « toile » (celle du web !) labyrinthique pour piéger le lecteur. Chacun des personnages est à tour de rôle choisi pour incarner le Minotaure. Thésée et le Minotaure, le sauveur et le monstre, ne sont qu’une seule et même personne, comme l’explique « Sartrinet », le personnage qui a tout le temps la nausée : « Thésée, c’est celui qui regarde dans le miroir, et le Minotaure, c’est ce qu’il y voit, parce qu’il porte le heaume d’horreur. » (Pélévine, 2005, 131). Big Brother n’est pas derrière toi, il est toi.

La version originale de cet article a &#233;t&#233; publi&#233;e sur La Conversation, un site d&#39;actualit&#233;s &#224; but non lucratif d&#233;di&#233; au partage d&#39;id&#233;es entre experts universitaires et grand public.

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