Non, des militants de l’opposition au Sénégal n'ont pas été tués dans un accident de bus

Quelques heures avant un vaste rassemblement des membres de l'opposition sénégalaise, le 8 juin 2022, une rumeur a circulé faisant état de onze opposants morts dans un accident de circulation. C'est faux, dément le Pastef d’Ousmane Sonko, parti politique supposément endeuillé, qui déplore une manœuvre de déstabilisation de leurs "ennemis politiques". Par ailleurs, la police sénégalaise n’a pas constaté un tel accident.

"Le bus qui transportait des patriotes [militants du Pastef, Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l'éthique et la fraternité, parti d’opposition au Sénégal, Ndlr] venant de Tamba pour participer à la manifestation s'est renversé sur la chaussée", alerte l’auteur d’un message partagé au Sénégal. "Bilan : 11 personnes décédées sur le coup et une dizaine de blessés graves", ajoute-t-il, péremptoire.

Capture d’écran de la photo utilisée sur le message Facebook du 8 juin 2022

Ce message, relayé par plusieurs publications sur Facebook (1, 2) est apparu dans un contexte politique tendu au Sénégal à l’approche des élections législatives du 31 juillet 2022.

Le 8 juin, des milliers de supporters de la coalition dirigée par le principal opposant sénégalais, Ousmane Sonko, par ailleurs leader du Pastef, se sont réunis à la place de l’Obélisque de Dakar pour manifester contre le rejet de leur liste aux prochaines législatives.

La coalition de Ousmane Sonko, Yewwi Askan Wi, a tenu ce rassemblement contre le pouvoir, après la décision du Conseil constitutionnel de rejeter leur liste sur laquelle figurent aussi d'autres personnalités d'opposition en vue de ces élections.

Cette invalidation a écarté Ousmane Sonko de la course à la députation.

Mais la nouvelle selon laquelle des membres de son parti sont morts dans un accident de circulation est fausse. 

"C’est une fake news !", dit El Malick Ndiaye, porte-parole du Pastef qui y voit l'œuvre des "ennemis politiques" du parti. "Ils voulaient ainsi décourager et démobiliser nos militants qui ont pris la route pour participer à notre rassemblement", accuse-t-il.

Le porte-parole de la police sénégalaise, le commissaire Mouhamed Gueye, assure qu’il n’y a pas eu d’accident de circulation tel que décrit dans le message relayé sur les réseaux sociaux. "On n'a pas recensé ce type d'accident", a-t-il déclaré à l'AFP.

D’autre part, la principale photo utilisée pour montrer l’accident ayant tué 11 membres du Pastef est ancienne.

Une photo qui remonte à 2019

Nous avons procédé à une recherche d’image inversée avec le moteur de recherche Bing et avons retrouvé la même image dans de nombreux articles publiés le 27 octobre 2019.

Ces derniers évoquent un accident de la route survenu dans la localité de Bignona, dans le sud du Sénégal. Ce cliché illustre à chaque fois (1, 2, 3), "un bus (qui) se renverse et fait 3 morts et plusieurs blessés".

Les noms "Dakar Oussouye" et le drapeau sénégalais floqués sur la carcasse du bus font référence au Sénégal. A priori, ce bus faisait le trajet Dakar-Oussouye : Dakar étant la capitale du pays et Oussouye, l’une des localités dans le sud du Sénégal.

Nous avons contacté deux médias sénégalais ayant utilisé cette image, notamment leral.net. Elles disent ne pas pouvoir fournir le nom de son auteur.

Emedia, un média sénégalais, a aussi relaté l’accident survenu à Bignona en 2019, avec une série de photos comprenant un cliché semblable à celui qui est actuellement utilisé pour le message trompeur.

Capture d’écran d’une photo associée à l’article article de Emedia sur un accident à Bignona en 2019.

Capture d’écran de la photo utilisée sur le message Facebook du 8 juin 2022

 

 

Le 10 juin, nous avons contacté la rédaction de Emedia qui confirme qu’elles montrent bien un accident à Bignona et n’ont rien à voir avec le message qui circule actuellement sur les réseaux sociaux.

"Les images en question nous avaient été envoyées - en juin 2019 - par un témoin de l'accident. Le bilan faisait état de 3 morts et non 11 morts", explique Babacar Ndaw Faye, rédacteur en chef au groupe Emedia, contacté par l’AFP le 10 juin 2022.

Le message qui circule sur Facebook est donc faux. 

Un contexte de tensions

Le 7 juin, la veille de la manifestation de la coalition de l’opposition, le principal opposant sénégalais Ousmane Sonko s'est dit déterminé à braver "en masse" une éventuelle interdiction de manifester avec ses supporteurs contre le rejet de sa liste aux prochaines législatives.

Les manifestants brandissent des drapeaux du Sénégal et un portrait de l'opposant et maire de Ziguinchor Ousmane Sonko lors d’un rassemblement de l'opposition sénégalaise sur la place de l'Obélisque à Dakar, le 8 juin 2022. ( AFP / SEYLLOU)

"Soit on nous laisse manifester et le pays sera en paix, soit il faudra tous nous arrêter", avait-il déclaré à la presse alors que sa coalition, Yewwi Askan Wi, attendait toujours la décision de l'administration d'autoriser la manifestation.

Yewwi Askan Wi avait annoncé ce rassemblement contre le pouvoir avant la décision du Conseil constitutionnel de confirmer le rejet de la liste sur laquelle figurent M. Sonko et d'autres personnalités d'opposition pour les élections législatives du 31 juillet.

Ce dernier a qualifié la décision du conseil constitutionnel de "forfaiture".

Les autorités reprochent à la liste de l'opposition l'inéligibilité d'une de ses candidates, figurant par inadvertance à la fois parmi les titulaires et les suppléants. Le Conseil constitutionnel a également invalidé une liste de la majorité présidentielle parce qu'elle manquait aux règles de parité hommes-femmes. Mais il s'agit d'une liste de suppléants et non de titulaires.

Yewwi Askan Wi a dénoncé ces derniers jours une tentative de la part du président Macky Sall de l'éliminer des élections sous couvert de moyens légaux.

Les législatives visent à renouveler les 165 députés de l'Assemblée nationale, largement dominée par la coalition présidentielle.

La mise en cause de M. Sonko par la justice dans une affaire de viols présumés avait contribué en mars 2021 à plusieurs jours d'émeutes qui avaient fait au moins une douzaine de morts.

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