La France laisse débarquer des migrants de l'Ocean Viking, une première sous tension

Une première. Un navire humanitaire avec 230 migrants à bord, l'Ocean Viking, doit accoster vendredi dans un port militaire en France "à titre exceptionnel", a annoncé jeudi le gouvernement français, sur fond de crise diplomatique avec l'Italie qui a refusé de l'accueillir.

"J'ai bien précisé, à la demande du président de la République, que c'est à titre exceptionnel que nous accueillons ce bateau, au vu des quinze jours d'attente en mer que les autorités italiennes ont fait subir aux passagers", a déclaré le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, désignant Toulon pour le débarquement.

Il a immédiatement critiqué le "choix incompréhensible" et contraire au "droit international" de l'Italie, dirigée par un nouveau gouvernement d'extrême droite qui a refusé d'ouvrir ses ports.

Pour la première fois depuis 2014, quand les navires d'ONG ont commencé à patrouiller en Méditerranée après la fin de l'opération européenne de sauvetage "Mare Nostrum", la France accueille donc un de ces bateaux-ambulance.

Un "devoir d'humanité", selon Gérald Darmanin, qui a toutefois exprimé la colère de Paris: "Il faut désormais pouvoir organiser les choses différemment pour (ne) pas que l'Italie puisse à la fois profiter de la solidarité européenne tout en étant égoïste lorsque des réfugiés, notamment des enfants, se présentent" à ses ports.

En guise de protestation, la France a décidé de suspendre "à effet immédiat" l'accueil prévu de 3.500 migrants actuellement en Italie et promis de tirer "les conséquences" de l'attitude italienne sur les autres aspects de sa "relation bilatérale", a insisté le ministre.

"La réaction de la France face à la requête d'accueillir 234 migrants, quand l'Italie en a accueilli 90.000 seulement cette année, est totalement incompréhensible", a rétorqué le ministre italien de l'Intérieur Matteo Piantedosi.

- "Signal de laxisme" -

"Un tiers" des migrants sauvés par l'Ocean Viking entre la Libye et l'Italie, sur la route migratoire la plus dangereuse au monde, seront "relocalisés" en France et un autre tiers en Allemagne, a précisé Gérald Darmanin.

Le dernier tiers sera réparti entre huit autres pays (Malte, Portugal, Croatie, Lituanie, Roumanie, Bulgarie, Luxembourg, Irlande), a affirmé jeudi soir Gérald Darmanin, louant la "solidarité européenne".

A partir de vendredi, tous les rescapés feront l'objet d'un suivi sanitaire, puis de contrôles de sécurité des services de renseignement, avant d'être entendus par l'Office français de protection des réfugiés (Ofpra), qui attribue le statut de réfugié, a-t-on indiqué à l'AFP au ministère de l'Intérieur. "Ceux qui ne reçoivent pas l'asile seront éloignés directement (...) vers leur pays d'origine", souligne l'entourage du ministre.

Jeudi, quatre des 234 migrants que comptait le navire ont été évacués par hélicoptère vers la Corse, dont trois pour raisons médicales.

A l'hôpital de Bastia, l'AFP a vu trois évacués sortir de l'hélicoptère, l'un avec un bras en écharpe puis, un peu plus tard, un autre sur un brancard.

L'un de ces patients "ne réagit pas aux soins prodigués à bord depuis le 27 octobre", a expliqué SOS Méditerranée, qui affrète l'Ocean Viking.

Pouvoir accoster à Toulon est "un soulagement teinté d'amertume", a déclaré à l'AFP sa directrice Sophie Beau, jugeant "urgent que les Etats européens mettent en place un mécanisme de répartition pérenne".

A bord, la nouvelle du débarquement prochain a suscité des scènes de liesse pendant près d'une heure, a confié un photographe embarqué avec SOS Méditerranée, évoquant embrassades et larmes de joie.

- "Tournant majeur" -

En France, à l'inverse, cela a provoqué l'ire de la droite et de l'extrême droite, Marine Le Pen (RN) dénonçant par exemple "un signal dramatique de laxisme" d'Emmanuel Macron.

"C'est un tournant majeur", a confié à l'AFP une source proche du dossier, évoquant "le précédent politique que cela crée": "Désormais, les navires humanitaires vont-ils avoir pour réflexe de venir en France quand l'Italie fermera ses ports?"

Un long blocage en mer de l'ancien navire de SOS Méditerranée, l'Aquarius, avait déjà conduit à une poussée de fièvre entre Paris et Rome en 2018, lorsque le bateau avait finalement accosté à Valence, en Espagne.

"Il y aura, malheureusement, d'autres Ocean Viking", a estimé Delphine Rouilleault, qui dirige l'association France terre d'asile. "L'Europe doit augmenter encore la pression sur le gouvernement italien pour le contraindre à respecter ses engagements".

Avant l'Ocean Viking, trois autres bateaux d'ONG avaient réussi à débarquer en Italie quelque 800 migrants secourus. Les autorités italiennes n'avaient accepté, dans un premier temps, que les femmes, enfants et personnes malades, un moyen de pression assumé par Rome pour forcer l'UE à l'aider davantage.

Depuis juin, un système de relocalisation, qui avait déjà connu un premier volet en 2019, prévoit qu'une douzaine d'Etats membres, dont la France et l'Allemagne, accueillent de manière volontaire 8.000 migrants arrivés dans des pays comme l'Italie, proche des côtes libyennes. Il semble avoir volé en éclat jeudi.

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