Michel Piccoli et le scandale de "La Grande Bouffe"

Louise Wessbecher
Michel Piccoli dans "La Grande Bouffe" en 1973, un film réalisé par Marco Ferreri (Photo: PlanFilm)

CINÉMA - “Je me suis régalé à jouer l’extravagance ou les délires les plus troubles, à casser mon image”, disait Michel Piccoli. Monument du cinéma français, l’acteur de “Le Mépris” ou “Les choses de la vie” est mort mardi 12 mai, à l’âge de 94 ans, des suites d’un accident cérébral. 

Et lorsque Michel Piccoli évoquait “l’extravagance”, il parlait évidemment du film “La Grande Bouffe” de Marco Ferreri, projeté pour la première fois au Festival de Cannes en 1973 – une poignée d’années avant que son ami et confident Gilles Jacob, qui a annoncé son décès ce lundi, n’en prenne la direction. Michel Piccoli, alors âgé de bientôt 50 ans, y incarne un participant à un séminaire gastronomique se transformant en orgie scatologique et nihiliste. Marcello Mastroianni et Philippe Noiret sont aussi de la partie.

Après avoir joué le séducteur aux côtés de Romy Schneider dans “Les Choses de la vie” ou de Brigitte Bardot dans “Le Mépris”, Michel Piccoli incarne le rôle d’un homosexuel suicidaire, producteur et présentateur de télévision las de sa vie, dans ce film qui fit scandale sur la Croisette. Car en fait, le “séminaire gastronomique” est plutôt un “suicide gastronomique”: les quatre personnages principaux ingurgitent des montagnes de nourritures, rotent, pètent, vomissent et défèquent à l’écran, jusqu’à inonder leur maison. Le tout entrecoupé de scènes de sexe. Avant de mourir de leurs excès.

Pour Ingrid Bergman, alors présidente du jury du festival de Cannes où le film est projeté le 21 mai 1973, “La Grande Bouffe” est l’un des films “les plus sordides et les plus vulgaires du Festival”. Et elle est loin d’être la seule à penser ça. Dans la salle de projection ce soir-là, en présence de Marco Ferreri, Michel Piccoli et Andréa Ferréol, les spectateurs huent et s’insurgent de ce spectacle répugnant. Et à la sortie de la projection, certains s’en prennent même à l’équipe du film.

“Les crachats, les coups de pied, les grossièretés”

“J’ai été secouée, physiquement prise à partie, les gens hurlaient, une femme m’a agrippée pour me dire: ‘Madame, j’ai honte d’être française’ et ça ne s’est pas arrêté à Cannes”, racontait l’actrice Andréa Ferréol lors des 40 ans du long-métrage à Cannes. “Quand nous sommes rentrés à Paris, certains restaurants refusaient de nous servir. Un soir, dans un restaurant italien, une femme est venue me voir et m’a dit: ‘Madame, puisque vous êtes là, je pars!’”

Dans la presse le lendemain, la violence est la même, rappelle Télérama: “Honte pour les comédiens qui ont accepté de se vautrer en fouinant du groin […] dans pareille boue qui n’en finira pas de coller à leur peau” (Jean Cau). “On éprouve une répugnance physique et morale à parler de La Grande Bouffe” (Louis Chauvet, du Figaro). “Le Festival a connu sa journée la plus dégradante et la France sa plus sinistre humiliation” (François Chalais, d’Europe 1).

Michel Piccoli, lui, se souvient d’un employé de la SNCF qui lui avait lancé dans une gare: “Mon pauvre monsieur, c’est terrible votre métier ! Dire que maintenant vous n’aurez plus de travail...” Il se verra lui aussi interdire l’accès à certains restaurants dans les mois qui suivirent.

“Ce film a déclenché chez les spectateurs un fantasme à l’envers de ce film métaphysique et sensuel en même temps. Ça les a bouleversés et ça les a mis en fureur”, raconte l’acteur, aussi producteur et homme de théâtre, dans un entretien à France Culture en 2017. Il y décrit “l’agressivité extravagante, les crachats, les coups de pied, les grossièretés” dont toute l’équipe du film a été la cible en descendant les marches de Cannes. Tout en révélant que jamais sa mère n’aura voulu voir ce film.

“On nous a reproché d’être grossiers et vulgaires, mais c’est tout le contraire, ‘La Grande Bouffe’ est un film d’amour. Amour des gens, amour des hommes et amour de la femme”, dira Michel Piccoli le soir du 40e anniversaire de la sortie du film à Cannes.

Aujourd’hui considéré comme un film culte, “La Grande Bouffe” a été l’un des moments marquants de la longue carrière de Michel Piccoli qui déclarait au sujet de ses choix cinématographiques: “Peu m’importe de faire des choses non commerciales, dangereuses. Je préfère les prototypes aux séries”.

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