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Mexique: Angelita, le drame sans fin des proches des disparus

Un membre du collectif de recherche des disparus "Madres Buscadoras" creuse dans un terrain à la recherche de son fils dans l'état du Jalisco, le 31 août 2023 au Meique (ULISES RUIZ)
Un membre du collectif de recherche des disparus "Madres Buscadoras" creuse dans un terrain à la recherche de son fils dans l'état du Jalisco, le 31 août 2023 au Meique (ULISES RUIZ)

Perdre la trace d'un fils, d'un frère ou d'un mari, se substituer aux autorités pour les retrouver morts ou vifs, risquer sa propre vie: l'histoire d'Angelita illustre le drame sans fin des proches des dizaines de milliers de disparus au Mexique.

La jeune femme de 27 ans, mère célibataire de deux enfants, a été tué par balles dans son petit salon de beauté par un individu qui a pris la fuite, jeudi à la mi-journée, à Tecate en Basse-Californie dans le nord-ouest.

Angelita Almeras Leon recherchait son frère José, disparu en juin 2018 dans cet état frontalier des Etats-Unis.

La jeune femme était très active au sein du collectif "Union et force pour nos disparus".

Comme tant d'autres regroupements du même genre dans le pays, "Union et force" fouille le sol dans l'espoir de retrouver un os ou toute trace d'ADN permettant d'identifier les êtres chers manquant à l'appel.

Ces collectifs se substituent aux autorités judiciaires débordées et/ou défaillantes, dans des zones parfois contrôlées par le crime organisé.

Du même coup, leurs membres, les femmes en particulier, deviennent à leur tour des cibles. "Depuis 2021, au moins huit +chercheuses+ ont été assassinées dans différents états du pays", selon l'organisation de défense des droits de l'homme Elementa.

"Leur travail heurte la logique de dissimulation des cadavres mise en oeuvre par les cartels", décrypte pour l'AFP le consultant en sécurité David Saucedo qui parle de "narco-cimetières". "Les +sicarios+ (ndr: tueurs à gage) cherchent à cacher les cadavres. S'il n'y a pas de cadavre, il n'y a pas d'homicide".

- "Ne pas dévoyer l'enquête"-

Angelita a-t-elle été tuée pour son travail de recherche au sein du collectif ou pour une autre raison?

Volontairement, son ex-conjoint s'est présenté au parquet pour "éclairer les faits", d'après les médias mexicains. Personne n'a été arrêté pour l'instant, a précisé samedi à l'AFP un porte-parole du parquet de la Basse-Californie.

C'est le président Andres Manuel Lopez Obrador qui a instillé le doute dans les esprits. "On a déjà identifié le responsable présumé (de l'assassinat)", a-t-il assuré dès vendredi matin. "C'est une affaire que nous devons voir avec calme, sans rien anticiper. Mais tout indique qu'il n'y a pas de relation avec le fait qu'elle continuait de chercher une soeur (sic) disparue en 2018".

Sa déclaration a été contestée par les proches de la victime et les collectifs de recherche.

"Ce n'est pas un féminicide!", a réagi le collectif "Union et force", en demandant de ne pas "dévoyer" l'enquête.

"Comment est-il possible que nos autorités cherchent à refermer le dossier et à ne pas enquêter?", a ajouté Paula Sandoval, une proche d'Angelita, elle-même à la recherche d'un frère disparu en 2020.

Les autorités veulent "se laver les mains en disant que ce n'est pas à cause de son travail" de recherche qu'Angelita a été tuée, a-t-elle accusé sur Milenio TV: "Et oui, c'est à cause de son travail, parce qu'elle mettait à jour beaucoup de choses à Tecate et dans toute la Basse-Californie".

"Par son travail, Angelita était devenue une figure de proue dans la défense des droits des personnes disparues et de leurs proches, ce qui la plaçait dans une situation de vulnérabilité", a assuré l'ONG Elementa dans un communiqué signé par plus de 200 organisations et personnalités.

"Angelita était victime de menaces, ce qui l'avait conduit à présenter trois plaintes et à chercher la protection des autorités", ajoute Elementa.

"Parmi les pistes d'enquête, il est fondamental de considérer son travail de recherche", a insisté le bureau des droits de l'homme des Nations unies au Mexique, dans un message de condamnation de l'assassinat publié vendredi, après le commentaire du président.

Un cas a déjà marqué les esprits depuis le début de l'année.

Le 17 janvier, Lorenza Cano Flores, une femme de 55 ans à la recherche de son frère disparu depuis 2018, a été enlevée dans l'état de Guanajuato par un commando armé qui a assassiné son époux et son fils.

Le Mexique a passé en mai 2022 la barre des 100.000 personnes "officiellement reconnues comme disparues", avait indiqué l'ONU, parlant d'une "tragédie déchirante".

En outre, le pays aux 129 millions d'habitants fait état de quelque 52.000 corps non identifiés dans les morgues, parmi lesquels des disparus.

Mi-décembre, le gouvernement de López Obrador a revu ce chiffre à la baisse, annonçant que 16.681 personnes portées disparues avaient été localisées.

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