Meurtre Khashoggi: Ryad veut tirer un trait mais la crise pourrait perdurer

Anuj CHOPRA
1 / 2
Un homme passe devant un écran projetant le portrait de Jamal Khashoggi lors d'un rassemblement en mémoire du journaliste saoudien assassiné, le 11 novembre 2018 à Istanbul

Ryad (AFP) - L'Arabie saoudite essaie de tirer un trait sur le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi, mais reste sous étroite surveillance internationale et confrontée à des défis et des pressions, notamment aux Etats-Unis et en Turquie, estiment des analystes.

Jamal Khashoggi, un critique du pouvoir saoudien, a été tué le 2 octobre par des agents saoudiens dans le consulat de son pays à Istanbul, une affaire au retentissement mondial qui a terni l'image du royaume, premier exportateur mondial de pétrole.

Jeudi, le bureau du procureur général saoudien a disculpé le prince héritier Mohammed ben Salmane, réclamant la peine capitale contre cinq suspects en détention.

Allié historique de Ryad, Washington s'est empressé d'annoncer des sanctions contre 17 Saoudiens impliqués dans l'affaire, anticipant des mesures plus sévères du Congrès américain contre le royaume, selon des experts.

L'Arabie saoudite a changé plusieurs fois son récit de l'assassinat du journaliste, niant d'abord avoir connaissance de sa localisation avant de faire état de sa mort lors d'une "rixe". Selon la dernière version du procureur général, une équipe de 15 agents est allée en Turquie pour ramener "de gré ou de force" Khashoggi au pays, mais l'opération a mal tourné et il a été brutalisé et "drogué" avant que son corps ne soit "démembré".

Les noms de trois proches du prince Mohammed, surnommé MBS, ont été cités dans les enquêtes en Turquie et en Arabie saoudite. Selon le Washington Post, journal auquel collaborait Khashoggi, la CIA a conclu que MBS avait commandité l'assassinat. Le New York Times a été moins affirmatif: il n'y a pas de preuve évidente, mais l'influence du prince est telle que le meurtre n'aurait pas pu se produire sans son aval.

"Le gouvernement (saoudien) accélère son enquête et ses poursuites contre des suspects pour désamorcer toute escalade potentielle de la part de la Turquie et du Congrès américain", a estimé le cabinet d'analyse Eurasia Group, ajoutant que le pouvoir est en "mode crise".

"Bien que l'enquête (saoudienne) ne soit pas particulièrement indépendante, elle a éloigné le prince héritier de toute l'affaire", selon Eurasia Group. "Pourtant, malgré les efforts, l'affaire continuera de poser des défis aux dirigeants saoudiens".

- "Dissimulation" -

Vendredi, le comité éditorial du Washington Post a dénoncé les contradictions apparentes dans le récit saoudien, accusant l'administration américaine de Donald Trump d'être complice d'une "dissimulation saoudienne".

"Le Congrès devrait suspendre toute vente militaire et coopération avec Ryad jusqu'à ce qu'une enquête internationale crédible soit terminée", a-t-il déclaré.

L'Arabie saoudite a rejeté les appels en faveur d'une enquête internationale.

"Il semble que la pression américaine ne disparaîtra pas de sitôt", a déclaré Steffen Hertog, professeur associé à la London School of Economics. "A part des sanctions sur les ventes d'armes -auxquelles Trump résistera- ce que le Congrès peut faire n'est pas clair. Des sanctions directes contre le prince Mohammed semblent peu probables, tout comme des sanctions financières".

Mais les tentatives saoudiennes de réduire au silence ou d'écarter de hauts fonctionnaires impliqués dans le meurtre pourraient avoir des effets contraires, selon des experts.

"Il est très risqué pour le prince de menacer de mort ceux qui semblent suivre des ordres", a déclaré Bessma Momani, professeure à l'Université de Waterloo (Canada). "Cela pourrait favoriser des éléments incontrôlés au sein des services secrets qui protégeraient leurs intérêts personnels avant d'exécuter des ordres".

Après le meurtre, le roi Salmane a ordonné une restructuration de l'appareil de renseignement sous la direction de MBS qui, dès sa nomination comme prince héritier en 2017, a neutralisé ses rivaux politiques et renforcé son emprise sur les agences de sécurité.

- Marchandage avec Ankara? -

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que l'ordre d'assassinat de Khashoggi émanait "des plus hauts niveaux du gouvernement saoudien", faisant apparemment allusion au prince Mohammed.

Ankara a jugé "insuffisantes" les dernières informations du royaume. Et le journal turc Hürriyet a fait état d'autres éléments qui contredisent la version saoudienne du meurtre, dont un deuxième enregistrement audio.

"Les Saoudiens pensent qu'avec le temps, les gens oublieront l'affaire", a déclaré Mme Momani. "Les enregistrements audio sont le dernier levier dont disposent les Turcs (..) qui ont clairement fait savoir qu'ils les partagent largement".

La position d'Ankara dépendra potentiellement de "ce qu'elle obtiendra en échange" du silence, selon l'experte.

Jeudi, le département d'Etat américain a déclaré que Washington continuait d'étudier la demande turque d'extradition du prédicateur Fethullah Gülen, accusé par Ankara d'avoir orchestré le putsch manqué de 2016. Selon la chaîne NBC, cela s'inscrit dans un effort diplomatique pour que M. Erdogan réduise la pression sur Ryad dans l'affaire Khashoggi.

Vendredi, une source à la présidence turque a fait état d'un entretien téléphonique Trump-Erdogan, assurant que les deux hommes sont "d'accord" pour que "rien ne soit dissimulé".

Pendant ce temps, les dignitaires de la famille royale saoudienne se serrent les coudes. Le roi Salmane et son fils, le prince Mohammed, ont lancé une tournée nationale inédite pour resserrer les liens avec différents chefs tribaux et religieux.