Menus sans viande à la cantine: les enfants ont-ils besoin d'en manger au quotidien?

Céline Hussonnois-Alaya
·5 min de lecture
Photo d'illustration d'un enfant mangeant dans une cantine - DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP
Photo d'illustration d'un enfant mangeant dans une cantine - DANIEL LEAL-OLIVAS / AFP

Nouvel épisode dans la passe d'armes au sujet des repas sans steak ni poulet à l'école. Alors qu'un menu unique sans viande est servi provisoirement dans les cantines scolaires de Lyon depuis le début de la semaine, des parents ont porté l'affaire devant la justice pour faire annuler la décision de la mairie. Le préfet du Rhône, saisi par le ministre de l'Agriculture, doit d'ailleurs se prononcer sur la légalité de ce repas non carné.

Quelques jours plus tôt, c'était le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, qui dénonçait une "idéologie scandaleuse". "De nombreux enfants n'ont souvent que la cantine pour manger de la viande", a-t-il ainsi réagi sur Twitter. Le maire de Lyon, Grégory Doucet, s'en est défendu en assurant que la mesure avait déjà été prise par son prédecesseur lors de la première vague de l'épidémie de Covid-19 et a précisé que les repas seraient équilibrés et composés d'œufs ou de poisson.

Le sujet n'est pas nouveau. Depuis 2019, les cantines scolaires ont l'obligation de servir un repas sans viande par semaine. Et à l'époque déjà, la question avait divisé.

Des apports en protéines

Certains partagent les arguments des détracteurs de cette initiative. Comme Anne Piollet, secrétaire générale du Syndicat national des pédiatres français, qui s'inquiète de potentielles carences pour les enfants privés de viande à chaque repas.

"Je ne suis pas certaine que les enfants accepteront de manger des œufs ou du poisson tous les midis", s'inquiète-t-elle pour BFMTV.com. "Sans compter que certaines familles n'ont pas les moyens de donner de la viande à leurs enfants le soir." Une affirmation à nuancer, car plusieurs enquêtes montrent que les ménages les plus modestes sont également ceux qui consomment le plus de viande, même si elle n'est pas toujours de bonne qualité.

Selon cette pédiatre, la viande ne peut être aussi facilement remplacée: les poissons gras contiennent des métaux lourds et les œufs sont riches en cholestérol, pointe-t-elle encore. "Prenons un exemple: 10g de boudin noir apportent l'équivalent en fer d'un kilo et demi de lentilles, poursuit Anne Piollet. On voit bien que la viande représente un apport essentiel en protéines."

"Ça ne pose aucun problème pour la santé"

D'autres considèrent au contraire que les enfants peuvent tout à fait se passer de viande. "On peut sans aucun souci la remplacer par d'autres protéines animales, comme les œufs ou le poisson, ça ne pose aucun problème pour la santé", assure à BFMTV.com Déborah Ohana, diététicienne et nutritionniste. Même quotidiennement.

"On pourrait même tout à fait s'abstenir de consommer toute forme de protéines animales lors du repas du midi à condition qu'elles soient absorbées lors des autres repas: le matin, en collation ou au dîner. Mais ces protéines doivent impérativement être consommées quotidiennement et dans des proportions précises selon l'âge."

Soit 20g à 2 ans, 30g à 3 ans, 40g à 4 ans et ainsi de suite jusqu'à 100g à l'âge de 12 ans, comme le rappellent les recommandations du PNNS, le Programme national nutrition santé. Si les repas de la cantine pourraient donc sans souci être exempts de viande, pas question pour autant d'imposer aux enfants un régime alimentaire strictement végétalien, c'est-à-dire dépourvu de toute protéine animale, met en garde Déborah Ohana.

Des protéines végétales moins bien assimilées

Car jusqu'à la fin de l'adolescence, les enfants ont des besoins en fer plus importants. Et précisément en fer héminique, présent dans les volailles, viandes, poissons et crustacés, insiste-t-elle. Or, seules les protéines animales en contiennent. Les légumes, céréales et légumineuses - notamment les lentilles pourtant réputées riches en fer - contiennent en réalité du fer non héminique qui est moins bien assimilé par l'organisme.

Dans le détail: entre 1 et 20% du fer non héminique est absorbé, contre 15 à 35% pour le fer héminique selon la nature du fer et la qualité du repas. Par exemple, la présence de vitamine C favorise l'absorption du fer non héminique alors que les tanins du thé provoquent l'effet inverse.

"Proposer à des enfants des repas sans viande est une initiative intéressante qui permet de leur offrir un autre panel et d'ouvrir leurs connaissances en diversité alimentaire", souligne Déborah Ohana. "Mais cela ne doit pas les priver pour autant d'autres sources de protéines animales qui ne sont pas remplaçables chez l'enfant."

Quantité contre qualité

Un point de vue que nuance Anthony Berthou, nutritionniste spécialisé en micronutrition. "Aujourd'hui, en France, on ne se trouve pas dans une situation de carence en protéines, hormis les cas particuliers", note-t-il pour BFMTV.com. Au contraire selon lui, adultes comme enfants devraient réduire leur consommation de viande, aussi bien pour l'environnement que pour leur santé - c'est d'ailleurs l'une des recommandations du PNNS.

"Certains enfants mangent de la viande deux fois par jour, c'est trop. Avec en plus un problème de qualité de ces protéines: ce sont souvent des produits transformés et de faible qualité, comme les nuggets ou les saucisses. Sachant qu'il arrive que ces structures collectives proposent ces produits, ces nouveaux menus sont plutôt une bonne chose."

Un manque de fibres plus que de viande

À condition que les autres repas soient équilibrés. Selon une étude du Crédoc, les foyers où le responsable du ménage est un ouvrier consomment davantage de viande au quotidien, notamment surgelée, que les ménages des catégories socioprofessionnelles supérieures. Selon Anthony Berthou, c'est ainsi du côté des végétaux que le modèle alimentaire des enfants pèche.

"Globalement, si l'on regarde l'alimentation d'un enfant de 7 ou 8 ans, ce n'est pas de viande dont il manque mais de fibres. Réduire son alimentation de 0,5mg de fer ne va pas les exposer à un risque. D'autant que remplacer de la viande par des œufs, c'est excellent: c'est la source la plus complémentaire en acides aminés essentiels. Si l'on associe cette démarche à plus de fruits, plus de légumes, plus de légumineuses, plus de céréales et plus de pédagogie, on aura tout gagné."

Article original publié sur BFMTV.com