Ménage, courses, aide aux proches : le travail invisible des femmes est une vraie source d'épuisement

Laetitia Reboulleau
·8 min de lecture
Tired mother, trying to pour coffee in the morning. Woman lying on kitchen table after sleepless night, trying to drink coffee
© Getty Images

La question de la charge mentale revient fréquemment dans les combats féministes, et cette dernière s'accompagne généralement d'un autre phénomène : celui du travail invisible. Au quotidien, les femmes se retrouvent généralement en première ligne de la gestion des tâches ménagères, parentales et familiales. De plus en plus d'entre elles dénoncent leur épuisement lié à ce statut de "premières de corvée". 

"Depuis mes 15 ans, c'est moi qui gère tout à la place de mon père : les factures, le ménage, ses rendez-vous médicaux... Tout !" Le témoignage de Jade, jeune fille âgée de 18 ans, correspond tout à la définition du travail invisible, un concept de plus en plus dénoncé par les féministes. Ce travail invisible représente toutes les tâches réalisées à la maison, et dont la grande majorité est effectuée par les femmes. Car en dépit de ce qu'avancent de nombreux hommes, qui affirment "aider leur compagne" dans les tâches ménagères, la répartition est toujours très inégalitaire. Selon une étude IPSOS publiée en 2019, trois Européennes sur quatre déclarent réaliser plus de tâches domestiques que leur partenaire. Une charge mentale qui se serait par ailleurs aggravée depuis le premier confinement. 

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La situation reste en effet la même qu'il y a plusieurs années, époque où Simone de Beauvoir avait théorisé le concept. A l'époque, elle affirmait : "Si les femmes faisaient la révolution sur le plan du travail ménager, si elles le refusaient, si elles obligeaient les hommes à le faire avec elles, si ce travail n'était plus ce travail clandestin auquel elles sont, je dirais, condamnées - parce que je trouve que mener cette vie à longueur d'années et de vie, sans rien de productif, c'est vraiment une condamnation - eh bien, si ceci était changé, toute la société en serait bouleversée. (...) Je crois qu'une des clés de la condition imposée à la femme, c'est ce travail qu'on lui extorque, un travail non salarié, un travail non payé qui lui permet tout juste d'être entretenue plus ou moins luxueusement, plus ou moins misérablement par son mari, mais dans lequel il n'y a pas de fabrication de plus-value, dans lequel la valeur d'apport du travail n'est pas reconnue."

"Il râle et dit que je ne fais rien, parce qu'il ne remarque pas tout ce que je fais"

L'année de ses 15 ans, les parents de Jade ont divorcé, et la jeune fille a été placée en garde alternée. Mais si tout se passait très bien les semaines où elle vivait chez sa mère, celles passées au domicile de son père l'on vite fait déchanter. "Mon père ne savait pas s'occuper d'un enfant et d'une maison. Alors, dès mes 15 ans, je me suis auto-chargée des courses, du ménage, des poubelles, et même de la gestion des factures et du courrier." Une situation difficile à gérer pour l'adolescente : "C'était beaucoup de charge mentale pour une fille de mon âge, encore bouleversée par la situation de ses parents."

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En prime, son père n'a jamais vraiment fait d'efforts pour rendre sa présence plus légère. Bien au contraire, il se plaignait régulièrement de son attitude. "Il trouvait toujours matière à râler, à dire que je ne faisais rien, parce qu'il ne voyait pas tout ce que je faisais à sa place. Pourtant, c'était moi qui mettais ses propres affaires sales dans la corbeille à linge, moi encore qui gérais ses rendez-vous médicaux. Au final, non seulement, je n'ai eu droit à aucune reconnaissance, mais en prime, il lui arrivait de découcher sans prévenir, car il "oubliait que j'étais chez lui cette semaine-là." Un véritable calvaire pour la jeune femme.

"J'ai dû gérer mon stage, un job à mi-temps et mes grands-parents dépendants"

Il n'y a pas d'âge pour subir la charge mentale liée au travail invisible. Jade en est la preuve, et Alistair a subi la même chose il y a quelques années. "Fraîchement arrivée à Paris, mes grands-parents m'ont proposée de me loger, ce qui était une véritable chance pour moi. Au début, c'était génial, mais les choses ont changé quand mon grand-père a fait un AVC. Il ne pouvait pas rester seul, alors avec ma grand-mère, on alternait pour s'occuper de lui. Seulement, à la même époque, il y a eu un gros virage numérique, et ils n'arrivaient pas à faire leurs démarches en ligne, donc j'ai pris tout ça en charge."

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A l'époque, la jeune femme, âgée d'une vingtaine d'années, s'est retrouvée à cumuler le soutien à ses grands-parents, qui refusaient d'admettre qu'ils avaient besoin d'aide, son stage dans une ONG, ses études, un petit boulot étudiant... "J'étais épuisée. Je devais nettoyer des déjections le matin, et faire des hors-forfaits puisque le service des tutelles ou celui de la banque sont surtaxés. La situation a duré un an et demi, et aucun des sept enfants de mes grands-parents n'a jamais levé le petit doigt. J'ai fini par faire appel à la famille élargie, et à une société qui place des aides à domicile chez les particuliers, parce que je ne pouvais pas continuer comme cela."

"Il faudrait que je sois morte pour que mes frères s'occupent de ma mère"

Alistair n'a pas eu le choix, elle s'est retrouvée dans une position d'aidante pour ses grands-parents. Louisa, elle, a dû faire de même pour sa propre mère. Et si cette dernière est plutôt reconnaissante des efforts qu'elle met en oeuvre pour leur faciliter la vie, ce n'est pas le cas de ses frères, qui ne font pas grand-chose. "A cet instant précis, je suis en train de me rendre à l'hôpital pour accompagner ma mère chez l'ophtalmo. Elle est diabétique, et même si peu de gens le savent, le diabète peut rendre aveugle s'il n'est pas traité. C'est moi qui prends les rendez-vous, c'est moi qui l'accompagne à tous les rendez-vous... Et il n'y a pas que l'ophtalmo, puisque ma mère est une personne à mobilité réduite depuis quelques années : elle a été amputée d'une partie de son pied, justement à cause d'une gangrène liée à un diabète non diagnostiqué, il y a trois ans."

Au fil des multiples rendez-vous médicaux, Louisa a fait une sombre constatation : "Les aidantes sont presque toujours des femmes. Les aidants hommes accompagnent leurs partenaires ou leurs enfants, mais dès qu'il s'agit d'un parent, ce sont toujours des femmes. Des filles, des soeurs, des belles-filles." Elles-mêmes issues d'une famille nombreuse, la quadragénaire ne peut compter que sur elle-même : "J'ai cinq frères, avec qui je pourrais répartir cette charge, mais non. Pour deux d'entre eux, qui ont des enfants, je pourrais comprendre, et encore. Mais les trois autres sont célibataires, trentenaires ou quadra, et ils ne font pas grand chose." Leur "excuse" pour justifier leur manque d'implication ? "Ils me disent 'Nous, on sait pas'. Mais moi, je veux bien les briefer, s'il faut ! Parfois, ils me disent même : 'Oui, mais c'est tôt, le rendez-vous. J'ai peur de ne pas me réveiller'", soupire-t-elle.

Résultat, elle se coltine les rendez-vous, les trajets, les aménagements de son propre planning, et la charge mentale qui va avec, bien consciente que sa mère est plus rassurée avec elle, de par son implication. "Si je n'étais pas disponible, ma mère préférerait encore faire appel à une de mes tantes qu'à mes frères. Tout plutôt que de compter sur eux, parce qu'ils font exprès d'être nuls pour ne pas être sollicités. Je suis très en colère par rapport à ça, j'ai essayé les ultimatums, et ça ne marche pas." Une colère qui s'accompagne d'une triste constatation : "Pour qu'ils réagissent, il faudrait soit que je sois morte, soit que j'habite à 10 000 kilomètres."

Un travail sans salaire

Dans son livre Femmes Invisibles, la militante féministe et journaliste britannique Caroline Criado Perez l'affirme : "À l’échelle mondiale, 75 % du travail non rémunéré est effectué par les femmes, qui lui consacrent entre trois et six heures par jour." Un travail qui ne compte pas, toutefois, aux yeux du grand public qui estime qu'il est normal qu'une femme s'occupe de sa famille. Mais un travail qui ne compte pas non plus aux yeux de tous les autres domaines, y compris le monde du travail. Car outre le fait d'être pénalisées à l'embauche et dans le calcul des retraites par la maternité, les femmes se doivent aussi d'être tout aussi performantes que les hommes, voire plus. Le tout en étant toujours nettement moins payées.

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