Maroc : dans l’oued de Za, les rejets des usines d’olives polluent les eaux et le quotidien des habitants

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Depuis 2014 , les habitants de la ville de Taourirt, dans le nord-est du Maroc se plaignent de la pollution due aux déchets des usines de transformation d’olives, qui déversent leurs eaux sales dans l’oued de Za, essentielle à la production agricole dans la province de Taourirt. Depuis deux mois, ils ont lancé une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux, à renfort de vidéos et de photos montrant ce fléau. Nos Observateurs expliquent les origines et les répercussions de la pollution industrielle qui étouffe leur ville.

Taourirt, qui abrite des dizaines d’usines de transformation d’olives, est au Maroc la deuxième ville exportatrice d’olives et ses dérivés vers l’Amérique, l’Europe et le Moyen-Orient. L’activité industrielle générée par l’olive est donc vitale pour l’économie de la région, mais elle est accusée de polluer l’oued de Za, une vallée qui est la première source d’eau pour les animaux, et avec, les terres fertiles de la région de Taourirt. On voit dans ces images, filmées en octobre 2020 et envoyées par nos Observateurs, la couleur des eaux de l’oued tourner au noir, surplombées d’une mousse blanche due aux rejets des usines, acheminés sans assainissement vers la rivière.



Cette pollution ne concerne pas que le oued de Za. Elle a aussi touché des quartiers résidentiels de Taourirt où sont installées des usines d’olives, partageant les mêmes canaux d’évacuation d’eau usée avec les résidents des quartiers avoisinants. On voit dans ces images une mousse orangée qui ressurgit des égouts du quartier Majd 1, adjacent à la zone industrielle .



L’association écologiste ‘’Joudna’’ [“Notre générosité”] a dénoncé, dans un communiqué publié le 27 septembre 2020, l’indifférence des autorités locales sur la dégradation de la situation écologique dans la ville ‘’à cause des déchets des usines d’olives. Selon ‘’Joudna’’, les répercussions nuisibles de cette situation se sont étendues pour toucher les villes et les villages avoisinants, tels que Machraa Hammadi, Melouia, Berkan Zayou et Chouihia. L’association dénonce aussi “la complicité” des propriétaires des usines avec les autorités locales, et défend le ‘’droit constitutionnel’’ des habitants de Taourirt à demander la dissolution du conseil municipal dans la ville.

Houssem (pseudonyme) est biologiste et habitant de Taourirt. Il est en train de préparer une étude sur la pollution dans la vallée de Za à la suite de laquelle il doit donner des recommandations au conseil municipal de la ville. Il affirme que les composantes rejetées par les usines directement dans la vallée ont engendré la disparition des espèces qui y vivent :

‘’Actuellement, la récolte d'olives est à son apogée, c'est à cette période de l'année que l'affluence des eaux usées des usines d'olives dans l’oued de Za augmente considérablement, et le taux de matières organiques dans l’eau du oued augmente en conséquence. Une des matières les plus dangereuses qu'on a identifiée c'est le phénol : c'est une matière très dangereuse, selon des études, parce qu'il est difficile de la dissoudre même en filtrant les eaux. Le taux de phénol dans les eaux de l’oued frôle le 1500 mg par litre alors qu’il ne devrait pas dépasser 50 mg. En plus, les taux de bio oxygène et la DCO (demande chimique en oxygène ) et d’autres résidus (tels que le nitrate et le nitrite) sont très élevés aussi, ce qui explique la mousse blanche qu'on voit sur les images. Ces engrais chimiques sont dus aux déchets de l’industrie oléicole et font courir de gros risques à la nappe hydraulique. Ces dernières années, des habitants de la région disent avoir remarqué l'augmentation du nombre des maladies pouvant provoquer le cancer.
Ces matières sont très dangereuses aussi pour les espèces vivantes : les poissons sont de plus en plus rares [en juillet 2019, les habitants ont retrouvé des centaines des poissons morts , NDLR]’’






''Sans la pandémie de Covid-19, on aurait pu voir des manifestations dans la rue’’ Lotfi Bouamama, un des jeunes qui a lancé une campagne sur les réseaux sociaux depuis le mois de septembre.

On a décidé de lancer une campagne sur Facebook pour alerter les autorités sur le danger de cette catastrophe écologique sur la ville et toute la région de l’est du pays : les eaux de l’oued coulent jusqu’au barrage de Machraa Hammadi qui alimente toute la région de l’est en eau potable.


“Voici les déchets des usines des olives qui coulent tous les jours sur la vallée, cela affecte la récolte des agriculteurs et menace le bétail, c’est une catastrophe’’ s’indigne un habitant de Taourirt, Lotfi Bouamma dans cette vidéo du 5 septembre au début de la campagne

S’il n’y avait pas les restrictions de rassemblement liées à la pandémie de Covid-19, on aurait pu voir des manifestations dans la rue. Même les habitants des villes avoisinantes de Layoun, Sidi Mlouk et Guersif ont réagi à cette action en se mobilisant contre la pollution dans leurs villes.



‘’Les promesses d'assainissement se renouvellent à chaque fois que les habitants protestent’’Lakhder Farssi, 40 ans, est un activiste dans le domaine de la santé à Taourirt.

‘’Taourit n’a pas du tout bénéficié de l’activité industrielle à l’exception des emplois créés pour les habitants, mais qui restent souvent des emplois précaires. Depuis les années 90, et avec l’expansion de l'exportation des olives, le nombre d’usines a augmenté considérablement : aujourd’hui il existe plus de 40 usines d’olives dans la ville. Seules huit grandes usines sont dans la zone industrielle, les autres sont éparpillées à l’intérieur des quartiers résidentiels qui souffrent à leur tour de cette catastrophe.


"C’est une grande honte, celui qui se tait sur la situation des habitants près des usines d’olives est complice, c’est la quatrième fois en dix jours que ces produits chimiques sortent de cet égout, j’ai peur pour la santé des enfants "s’enflamme un habitant de Taourirt, Lakhdar Fassi dans cette vidéo publiée le 19 octobre 2020.

Une vidéo envoyée par notre Observateur Lakhdar Farssi, filmée dans l’oued de Za, montrant une mousse blanche au-dessus des eaux de la vallée.

La couleur des eaux de l’oued de Za est devenue noire et dégage une mauvaise odeur. En ce moment, nous sommes en pleine préparation de la nouvelle saison de récolte d’olives, ces usines nettoient leurs réservoirs en utilisant des produits chimiques et jettent les eaux polluées directement dans l’oued.


Les autorités ont annoncé, en 2016, d’installer une station d’assainissement à Taourirt, mais elle n’a toujours pas été achevée. Pour Lakhdar Fassi, ce sont des promesses qui se répètent à chaque fois que les habitants s'indignent :

Ces promesses se renouvellent à chaque fois que les habitants protestent, on n’y croit plus. Nous soutenons l’industrie locale, qui génère des emplois, mais nous ne voulons pas que ça soit aux dépens de la santé des habitants. On souffre d’une façon continue des odeurs insupportables, et on commence à avoir peur pour la santé de nos enfants qui jouent dans les rues sans faire attention au danger qui les entoure. En plus, on commence à observer beaucoup de maladies respiratoires et épidermiques dans la ville, comme de l’asthme et des allergies cutanées, et pour beaucoup d'entre nous, c'est clair que c'est lié à la pollution des usines.


Aucune étude n’a été réalisée pour mesurer une éventuelle progression de certaines maladies et son lien avec la pollution.

La rédaction des Observateurs de France 24 a contacté le président du conseil municipal de Taourit sans recevoir une réponse. Nous publierons leur réponse si elle nous parvient.

Article rédigé par Omar Tiss.