Prix Bayeux 2021: Manoocher Deghati, 40 ans de carrière au plus de près de la guerre

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Photojournaliste depuis plus 40 ans, Manoocher Deghati parcourt le monde pour montrer la face cachée des conflits. Le Franco-Iranien est le président du jury de la 28e édition du Prix Bayeux des correspondants de guerre. Portrait.

De notre envoyé spécial à Bayeux,

Certains parcours de vie ne tiennent parfois qu’à un détail, un événement qui vient bousculer un destin. Dans le cas de Manoocher Deghati, c’est la marche de l’histoire qui est venue tout bouleverser pour l’engager dans une voie qu’il n’avait jamais envisagée.

Le jeune Iranien à 24 ans lorsque éclate la révolution iranienne. À cette époque, il vit à Rome où il étudie le cinéma, mais fait le choix de rentrer dans son pays dans le but de « participer à cette révolution ». « Je voulais rentrer pour avoir un rôle dans cette révolution tout en espérant avoir un pays plus démocratique, explique-t-il. Comme avec mon frère Reza, on était tous les deux fascinés par la photographie, j’ai commencé à faire des photos des manifestations et un peu par hasard je suis devenu photojournaliste ».

Du hasard à la vocation

Le hasard déclenche ainsi parfois des vocations. Très rapidement Manoocher Deghati vend ses photos à de grands médias. « Dès les premiers jours j’ai eu des commandes de Time Magazine, Newsweek, Paris MatchC’était l’âge d’or du photojournalisme ». Le jeune reporter ne lâchera alors plus jamais son appareil photo qu’il emportera avec lui partout dans le monde pour couvrir des dizaines de conflits en plus de 40 ans de carrière : la guerre Iran-Irak, l’Amérique centrale, la guerre des Balkans, le Proche-Orient ou encore l’Afghanistan…

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Mais il commence par faire ses armes dans son pays et découvre assez rapidement les risques du métier à mesure que les islamistes prennent le pouvoir en Iran. « La révolution iranienne était une bonne école, c’est là que j’ai connu la guerre et en plus c’était chez moi, se rappelle-t-il. Étant journaliste indépendant, j’ai eu beaucoup de difficultés, car les autorités ne voulaient pas que je sois par exemple à la frontière avec l’Irak, parce que moi j’étais là pour dénoncer pas pour faire la propagande du régime. J’ai été jusqu’à être menacé avec un pistolet sur la tempe ».

L’exil puis les débuts à l’AFP

Quatre ans après son frère lui aussi photojournaliste, Manoocher Deghati est alors contraint à l’exil en 1985. À Paris, il rejoint l’AFP et part au Costa Rica où il couvrira l’invasion du Panama par les États-Unis en 1989. Au début des années 90, il rejoint le bureau du Caire où il assistera au retour de Yasser Arafat en Palestine après 27 ans d’exil avant de photographier la première guerre du Golfe en Irak.

En 1996, le destin de Manoocher aurait aussi pu basculer du mauvais côté lorsqu’il est touché à la jambe par la balle d’un sniper israélien à Ramallah. Il est alors rapatrié en France pour de longs mois de convalescence. Malgré les dangers, il n’a même pas songé à arrêter son métier. « On sait qu’il y a des risques, on les accepte, lance-t-il, fataliste. Quand c’est arrivé, je me suis dit que cela faisait partie de ce que j’avais accepté. Je crois que ça m’a donné encore plus de courage pour continuer mon métier ».

La passion n’évite pas la peur

Les photoreporters sont fait d’un drôle de bois. Pour eux, la passion est souvent plus dévorante que les risques ne sont dissuasifs. Pour autant, Manoocher Deghati l’admet sans honte, il a souvent eu peur. « Celui qui n’a pas peur, il est tué dès le premier jour », raconte-t-il en remémorant l’histoire d’un de ses confrères qui a perdu un bras alors qu’il se disait immortel et narguait les snipers de Sarajevo au volant de sa voiture. Quand on lui demande quel conflit l’a le plus marqué, Manoocher répond d’ailleurs sans hésiter que c’est la guerre des Balkans. « À deux heures de Paris, c’était vraiment choquant, se souvient-il. Les francs-tireurs serbes qui encerclaient Sarajevo étaient des gens éduqués. Il y avait des médecins, des ingénieurs, des musiciens, c’est ça le pire… Voir un médecin ou un musicien qui tire sur les enfants, c’était horrible ».

Tous ces risques en valent-ils vraiment la chandelle ? La question revient souvient, mais pour le photojournaliste franco-iranien, elle mérite à peine d’être posée, convaincu qu’une simple image peut toujours changer le cours des choses, en prenant pour exemple la mort de George Floyd. Selon lui, les images du drame ont « changé la société américaine » en mettant « des milliers de gens dans la rue » pour soutenir le mouvement « Black Lives Matter ».

Pour lui, si les régimes autoritaires et les dictatures détestent autant les photoreporters, c’est d’ailleurs pour une bonne raison. « Les régimes ont peur des vraies informations, insiste-t-il. Un article de presse, on peut dire qu’il est faux, mais une photo on ne peut pas la nier. La photographie est une langue universelle. On n’a pas besoin de l’étudier pour la comprendre. Tout le monde comprend la photographie et c’est pour ça qu’elle a un effet direct sur la société ».

Transmettre son savoir

Pour autant, Manoocher estime que son travail doit aller plus loin que d’uniquement « mettre en lumière les conflits dont on ne parle pas ». Toute sa carrière, il a tenu à former de nombreux jeunes photojournalistes pour « transmettre ce que j’ai appris tout au long de ces années ». Avec son frère Reza, il a d’ailleurs lancé en 2002, Aïna, une école de photographie à Kaboul d’où sont sortis plusieurs reporters afghans ayant reçu des prix internationaux. Comme un pied de nez à ceux qui voudraient les censurer, les locaux de l’école sont alors installés dans une ancienne prison des talibans juste en face de la présidence afghane. Pour Manoocher l’objectif était avant tout « de montrer l’Afghanistan à travers l’œil afghan ».

C’est d’ailleurs par ce souci de transmettre son expérience qu’il n’a pas hésité à prendre la présidence du jury de ce 28e Prix Bayeux Calvados-Normandie. « J’ai accepté avec plaisir. Tous mes amis, mes collègues sont là, explique-t-il. C’est aussi l’occasion d’encourager les jeunes reporters, c’est vraiment très important pour moi ».

« La retraite, ça n’existe pas »

En 2011, Manoocher retourne au Caire pour y prendre la tête du bureau d’Associated Press dans une zone du monde alors considérée comme plutôt stable. Mais à peine plus de 24 heures après son arrivée, le Printemps arabe éclate. « Mes collègues m’accusent de savoir à l’avance, lance-t-il en riant. J’arrive dans un endroit et tout démarre d’un coup ». Pendant trois ans, il va gérer 150 photographes, l’une de ses équipes remportera même le Prix Pulitzer en 2013, avant de quitter l’Égypte en 2014 pour s’installer en Italie.

Dans les Pouilles, Manoocher a troqué son appareil photo pour des vignes grâce auxquelles il produit son propre vin, mais son boîtier n’est jamais très loin. Quand on lui parle de retraite, il ne peut s’empêcher d’esquisser un sourire. Pour les photojournalistes, « la retraite, ça n’existe pas », assure-t-il. « J’ai décidé de me retirer, je fais encore quelques sujets pour National Geographic, quelques expositions, je m’occupe de mon vin… Mais je crois que je vais bientôt sentir le manque d’action. J’attends le bon moment, le bon sujet ». Manoocher Deghati a donc peut-être encore beaucoup d’images à nous montrer.

L'exposition Eyewitnessed qui retrace la carrière de Manoocher Deghati en 25 photos est visible dans les rues de Bayeux jusqu'au 31 octobre. Elle est basée sur une biographie du même nom écrite par Ursula Janssen.

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