Manifestations en Iran : "depuis 43 ans, les femmes sont les premières cibles du régime"

Manifestations en Iran : "depuis 43 ans, les femmes sont les premières cibles du régime"

Depuis l'annonce vendredi du décès de Mahsa Amini, l'Iran est en ébullition. Des manifestations, avec à leur tête nombre de jeunes femmes, se déroulent dans les grandes villes du pays. Elles demandent plus d'égalité et la fin de la police des mœurs. Selon un dernier bilan officiel, la répression a déjà fait huit morts. Euronews fait le point avec Mahnaz Shirali, sociologue, spécialiste de l'Iran, enseignante à Science Po Paris.

Euronews : Qu'est-ce qui est particulier, selon vous, dans ces manifestations en ce moment en Iran ?

Mahnaz Shirali : C'est déjà leur ampleur qui me paraît importante. C'est aussi la première fois qu'on voit que les manifestations durent aussi longtemps. Avant, les Iraniens manifestaient un jour ou deux, et puis après, ils étaient terrorisés par le régime et rentraient chez eux. On voit qu'il y a une persistance et évidemment, la République islamique est de plus en plus déstabilisée dans ses fondements.

Concernant la place des femmes dans les manifestations, on voit qu'elles sont quand même en avant du mouvement…

M.S : On pouvait s'y attendre parce que les femmes, depuis 43 ans, étaient les premières cibles de la répression du régime et de cette horrible police des mœurs. Etant donné qu'elles ont énormément souffert et souffrent encore énormément, qu'elles ont été humiliées pendant autant d'années, c'est tout à fait logique qu'elles soient sur le devant de la scène.

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Des manifestants réprimés par la police dans les rues de Téhéran (Iran), le 19 septembre 2022 - -/AFP or licensors

Quel est l'impact de la police des mœurs dans la vie des femmes iraniennes ?

M.S : Dès le lendemain de l'avènement de la République islamique, la toute première mesure de Khomeini (Guide la révolution iranienne mort en 1989, ndlr) pour dominer la société a été le voile obligatoire. Ensuite, il a fermé des universités avant de s'attaquer au système judiciaire du pays.

Mais les toutes premières mesures restrictives pesaient sur la tête des femmes. L'obligation du port du voile et la police des mœurs ont été créées pour arrêter les femmes qui transgressaient la loi islamique, pour les femmes qui osaient s'habiller comme elles le souhaitaient. Et dès le début de la République islamique, elles ont été arrêtées par centaines chaque jour. La police des mœurs a réussi à créer un climat de terreur dans l'espace public. Dans les années 80, à l'époque j'étais en Iran, et vous ne pouvez pas imaginer comme on avait peur de ces policiers agressifs et particulièrement malpolis.

La procédure était de trouver des femmes qui n'étaient pas correctement habillées, conformément à la loi islamique, de les arrêter et les présenter devant la justice. Elles étaient condamnées à 40 ou 30 coups de fouet dans l'espace public. Certaines pouvaient être condamnées à payer des amendes extrêmement chères, de telle sorte que cette police des mœurs était devenue une véritable industrie qui rapportait beaucoup d'argent à l'État.

Les jeunes générations investissent l'espace public

Aujourd'hui, selon vous, assiste-on à un raidissement du régime iranien sur la question du droits des femmes ?

M.S : Ce qui est punition et mesures restrictives contre les femmes, tout cela n'a jamais changé. En revanche, là où on a avancé, c’est que les jeunes générations investissent l'espace public. On a affaire à des jeunes Iraniens de plus en plus courageux, des femmes qui transgressent en masse les lois et aucune police ne peut résister face à cette transgression. Parce vous pouvez forcer quelqu'un à baisser les yeux, mais quand une société se révolte, elle s'oppose à vos contraintes. Vous ne pouvez rien faire. (…) En Iran, depuis la République islamique, on n'a jamais eu de liberté dans l’espace public, par contre, on a beaucoup de personnes, beaucoup de transgresseurs. C'est ça qui est important.

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Les manifestants sont descendus dans les rues de Téhéran (Iran), lundi 19 septembre 2022 - -/AFP or licensors

Le bilan officiel fait état de 8 morts aujourd’hui. Quelle analyse faites-vous de la virulence de cette répression ?

M.S : Le message de la République islamique a toujours été très clair. Pour eux, gouverner une société, c'est la réprimer. La répression est un pouvoir qui s'impose par le haut, qui étouffe la société. Ça fait 43 ans que c'est la manière de gouverner le pays. Et la seule réponse d'un tel gouvernement, d’une telle force politique, est la terreur. (…) Mais j'ai aussi remarqué qu'après 2019, le gouvernement a quand même eu un peu peur de sa population. C'est à dire qu'il ne commet plus de tueries massives parce qu'il sait qu'il est en négociation avec la communauté internationale et qu'il ne peut pas tuer en toute liberté ses propres ressortissants. C'est peut-être aussi parce qu'il y a une couverture médiatique très importante des événements iraniens et que les journalistes occidentaux regardent ce qui s’y passe. (…) On est au XXIᵉ siècle, il y a des réseaux sociaux et quand on tue, tout le monde voit. Je pense que ça freine les exactions du régime.

Est ce que vous voyez ces manifestations prendre encore de l'ampleur ? Comment voyez-vousla situation évoluer dans les jours qui viennent ?

M.S : Je me garde de prédire l'avenir. L'Iran est un pays imprévisible. La société iranienne est très changeante. Les manifestations peuvent s'arrêter dès ce soir. Elles peuvent continuer jusqu'à renverser le régime. Tout est possible. Mais il faut quand même se garder de faire des prévisions irréalistes.

Les Iraniens ont une capacité à rebondir et surtout à retomber dans le silence du jour au lendemain

On ne sait pas vraiment ce qui se passe et comment le mouvement de foule va évoluer. Dans n'importe quelle société, c'est très difficile à prédire et encore plus en ce qui concerne l'Iran, avec tout ce que les Iraniens nous ont montré jusqu'à aujourd'hui, leur capacité de rebondir et surtout de retomber dans le silence du jour au lendemain. Donc vraiment, je me garde de prédire l'avenir.