Manifestations en Espagne: «La liberté d’expression n’est qu’un prétexte»

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En Espagne, ce dimanche, pour la sixième nuit de suite des manifestants ont protesté contre l’emprisonnement de Pablo Hasel, le rappeur condamné pour insultes à la monarchie et la police, ainsi que pour apologie du terrorisme. L’affaire est devenue le symbole de la question de la liberté d’expression dans le pays. L'analyse de Barbara Loyer, professeur à l'Institut français de géopolitique et à l’université Paris VIII.

RFI : Pourquoi une telle colère ces derniers jours en Espagne?

Barbara Loyer : C’est une situation compliquée, il y a une sorte de condensation de beaucoup de frustrations qui s’accumulent depuis longtemps. Ce qu’il faut déjà retenir, c’est que la moitié des manifestations au moins ont lieu en Catalogne, et elles ont une forte teinte indépendantiste c’est-à-dire que les gens qui sont dans la rue sont assez hétérogènes, il y a des anti-système, des anarchistes, des indépendantistes… Les slogans pour l'amnistie rappellent des slogans indépendantistes, donc tout cela se mélange. Par ailleurs, nous sommes dans une période de grandes tensions, les élections viennent d’avoir lieu en Catalogne, le 14 février, les indépendantistes ont eu une majorité avec un très fort taux d’abstention et les grandes manœuvres pour le pouvoir en Catalogne sont très complexes.

C’est pratique pour beaucoup de gens de laisser se développer une image de société contre l'État. Ce n’est pas une colère spontanée. Mais il y a aussi des manifestations à Madrid, et dans d’autres régions où il y a des nationalistes qui sont très habitués à ce genre de manifestations, à Navarre au Pays Basque, à Valence.

Il y a aussi un contexte général en Espagne, on serait à plus de 40% de chômeurs chez les jeunes, donc ça n’aide pas à calmer la situation. Et puis il y a des tensions très grandes dans toute la classe politique espagnole, les partis politiques ont des stratégies clivantes, volontairement clivantes. La capacité de débat est réduite à néant pour le moment. De surcroît, des dirigeants de Podemos, le parti d’extrême gauche qui est au pouvoir, soutiennent les manifestants et ne veulent pas condamner la violence.

Quelles sont les revendications de ces manifestants ?

Ils parlent de la liberté d’expression, ce qui fait un peu sourire, car le fameux Pablo Hasel, est un personnage très peu recommandable, fait des tweets machistes, des tweets appelant à pendre ou assassiner tous ses adversaires et tous ceux qui ne l’aiment pas, se réjouissant de l’endroit où se trouvent sous terre les victimes de l’ETA… On voit des revendications pour la liberté d’expression mais là c’est quand même la liberté de faire peur à tout le monde qui est essentiellement mise en pratique. La réclamation de la liberté d’expression se fonde aussi sur un panorama où l'on a une extrême gauche qui a également des phrases problématiques sur la liberté d’expression, puisque le président du parti Podemos disait que c’est un problème d’avoir une presse privée qui n’est pas sous contrôle parce qu’elle a trop d’influence dans l’opinion. Le rapport à la presse, à la liberté d’expression est donc pour l’instant très confus en Espagne. Selon moi, la liberté d’expression est un prétexte, un prétexte à mobiliser les troupes, un prétexte pour jouer avec le pouvoir de la rue, et un prétexte pour montrer à l’étranger que la démocratie espagnole serait dans un état épouvantable. Alors qu’en fait Pablo Hasel a été condamné plusieurs fois, mais toujours avec sursis, des reports, et comme il est très agressif et qu’il a cogné sur plein de gens, au bout d’un moment, ça lui est tombé dessus.

Mais à part ça, dans les manifestations, on va voir s’agréger des problèmes qui sont pour le coup de vrais problèmes, comme celui de l'appauvrissement d’une partie de la population, notamment à cause de la crise sanitaire. La gauche s’est cristallisée après la crise de 2008 et l'appauvrissement d’un grand nombre de gens qui se sont retrouvés à perdre leurs maisons, parce qu’ils étaient endettés, avec des taux variables, comme aux États-Unis, a créé un sentiment d’injustice qui a fait naître ces grands mouvements de gauche en 2011 et qui sont arrivés au pouvoir il y a un peu plus d’un an, mais sur des thématiques extrêmement clivantes. Et le débat constructif entre la droite et la gauche pour sortir tous ensemble de la crise, il n’y en a pas pour le moment. Il n’y a pas de projet commun.

Pourquoi les gens se sont mobilisés pour ce personnage ?

Pour le moment, il y a une force anti-système réelle et importante en Espagne. Mais quand le diable de la haine est sorti de sa boîte, il est difficile de l’y faire retourner. Mais il n’y a pas de vision commune sur ce qu’est la démocratie, et c’est un désaccord savamment construit pour arriver à faire avancer ses pions. La droite espagnole peut tranquillement comparer ce qu’il se passe dans la rue à ce qu’il s’est passé sous la houlette de Trump aux États-Unis, même s’ils sont de gauche. On a des gens qui sont totalitaires et qui cognent pour s’imposer. Et Pablo Hasel n’a qu’un discours de haine, il n’a pas d'idée, ni sur l’Espagne, ni sur la démocratie, pas même sur la Catalogne. Il s’oppose à tout le monde par principe, c’est un anti-système.