«Manaus est devenue la capitale mondiale du Covid-19»

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La situation sanitaire reste très tendue dans la ville brésilienne de Manaus. Il manque toujours de l’oxygène dans les hôpitaux où les unités de soins intensif sont saturées. Sous pression, le gouverneur de l’État de l’Amazonas a finalement décrété un confinement dans la capitale régionale. Il y a quelques jours, l’épidémiologiste Jesem Orellana, de l’Institut Fiocruz de Manaus, a lancé un appel à l’aide. Nous l’avons interviewé par téléphone.

Quelle est la situation actuelle à Manaus ?

Manaus est une ville de plus de deux millions d’habitants. Mais avec la pandémie, on a l’impression de vivre dans plusieurs villes à la fois. Il y a le Manaus qui souffre, où les gens meurent, à l’hôpital ou seuls chez eux. Il y a ensuite le Manaus de la classe politique, qui vit relativement protégée et qui ne se préoccupe pas beaucoup de la pandémie. Et finalement, il y a le Manaus populaire, avec ses banlieues où les habitants n’ont pas beaucoup de choix. Ils ne peuvent pas se mettre au télétravail. Mais dans cette population, il y en a beaucoup qui ignorent la gravité de la situation. Si vous venez à Manaus et vous rendez dans les quartiers populaires, vous n’avez pas l’impression que nous sommes en pleine pandémie. Les gens travaillent, sortent dans la rue comme si de rien n’était. Ils sont complètement inconscients face au danger de la pandémie, alors que tout près d’eux, les gens meurent dans les hôpitaux, asphyxiés, faute d’oxygène. Et face à cette situation, la classe politique reste silencieuse, laissant la ville sombrer dans le chaos.

Quelles sont les raisons de cette crise sans précédent ?

Plusieurs facteurs ont mené à cette situation. D’une manière générale, l’infrastructure médicale est très précaire ici à Manaus. Il existe une grande inégalité sociale dans la ville, et la classe politique est très corrompue. Les autorités de Manaus et celles de l’État de l’Amazonas ont été tout simplement incapables de gérer la pandémie. Comme le président Jair Bolsonaro, elles ont minimisé l'impact de la pandémie. Il faut noter par ailleurs des négligences de la part de la population. Les gens ne respectent pas vraiment tous ces gestes barrières comme la distanciation sociale, la désinfection des mains ou le port du masque. À cette situation s’ajoute l’apparition d’un nouveau variant du coronavirus. Tous cela fait que Manaus est devenue la capitale mondiale du Covid. C’est un laboratoire à ciel ouvert où le virus circule librement. Dans les rues de Manaus fleurit le marché noir de l’oxygène, vendu en bonbonnes. C’est une véritable tragédie que des patients atteints du Covid-19 sont en train de vivre dans les hôpitaux, ainsi que leurs proches et le personnel de santé. Tous sont au bout, psychologiquement.

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Que sait-on sur le variant brésilien du coronavirus ?

Malheureusement, on ne sait que très peu de choses sur ce nouveau variant. Nous n’investissons pas beaucoup dans les recherches cliniques sur le Covid-19 ou dans les études qui accompagnent les patients atteints du coronavirus. Nos capacités d’alerte sur l’apparition de nouveaux variants sont très réduites. C’est le ministère de la Santé japonais qui nous a alertés sur le variant brésilien du coronavirus. Si nous avions les moyens de mener nos propres recherches, on pourrait retracer l’apparition de la mutation. On pourrait savoir où exactement, à quel endroit et quand il est apparu. Mais on sait, grâce au séquençage du code génétique, que le variant brésilien présente des similitudes avec celui détecté en Grande-Bretagne et en Afrique du Sud. Autre chose que nous avons pu observer : en décembre et début janvier, le nombre de contaminations et d’hospitalisations est reparti à la hausse, avec notamment une augmentation des cas graves et un taux de mortalité plus élevé. Cela est probablement lié à l’organisation d’un scrutin local, à savoir l’élection à deux tours du maire de Manaus. Cet événement a poussé environ un million d’habitants à se déplacer le jour même. Cette foule a peut-être contribué à l’émergence de ce nouveau variant. Une chose est sûre : plus on facilite la circulation du virus comme c’est le cas à Manaus, plus on favorise l’émergence des mutations.

Il y a quelques jours, vous avez lancé un appel, demandant la venue d’observateurs internationaux. Pourquoi ?

La situation est désespérée ici et les autorités locales et fédérales sont dépassées par les événements. Il faudrait qu’une commission internationale d’experts aide les responsables de la santé à Manaus à mettre en place un protocole sanitaire plus strict. Et il faudrait s’assurer que la population respecte ce protocole, respecte les gestes barrières et se protège. Mais malheureusement, ce qui va se passer, je pense, c’est que nous allons nous habituer à nouveau, comme lors de la première vague, au nombre incroyable de morts. Après, les contaminations vont baisser et augmenter à nouveau avec une troisième vague et ainsi de suite, jusqu’à ce que nous ayons réussi à créer une immunisation collective grâce au vaccin.