Malgré le soutien des acteurs de terrain, l’Observatoire de la laïcité mis sur la touche

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Marlène Schiappa a confirmé le 31 mars le non-renouvellement du mandat du président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, et a évoqué la possible mise en place d’un Haut conseil pour la laïcité. Le bilan de l’Observatoire était pourtant jugé positif sur le terrain.

Ses jours étaient comptés depuis que la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, avait évoqué sa suppression en décembre. Le couperet est tombé, mercredi 31 mars, au Sénat, lorsque la même ministre s'est opposée à un amendement visant à inscrire dans la loi sur les séparatismes l'existence de l'Observatoire de la laïcité.

"Le mandat de l'équipe en place arrive à échéance début avril, après huit ans. Il ne sera pas reconduit car les préoccupations ont évolué", a jugé ce jour-là Marlène Schiappa, ajoutant que, selon un sondage, "70 % des Français jugent que la laïcité n'est pas suffisamment défendue".

Pour le président de l'Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco, l'affaire est politique. "Il y a pas mal de gens qu'on dérange car nous sommes indépendants, on apporte une vue apaisée. (…) C'est absolument ridicule. Simplement, notre méthode n'est pas de manier les grands mots, ce n'est pas de faire de grandes dénonciations, c'est d'agir", a-t-il dénoncé, dimanche 4 avril, sur France Inter.

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Créé en 2007 par Jacques Chirac, l'Observatoire de la laïcité est sous le feu des critiques depuis la vague d'attentats qui a frappé la France en 2015. Défendant une laïcité ouverte ou modérée, elle est accusée par les tenants d'une laïcité plus franche d'adopter des positions laxistes, en particulier sur les sujets liés à la montée de l'islam politique en France.

"Personne, parmi ceux qui connaissent nos travaux, ne nous accuse de laxisme", conteste le rapporteur général de l'Observatoire, Nicolas Cadène, contacté par France 24. "Or, non seulement cette accusation vient systématiquement de personnalités qui veulent défendre une laïcité très raide, de type laïciste ou laïcarde, mais en plus, les polémiques sont souvent venues lorsque nous faisions simplement un rappel du droit", ajoute-t-il.

"Un rempart de la République dans de nombreux quartiers populaires"

Le paradoxe de la fin programmée de l'Observatoire de la laïcité vient du niveau de satisfaction que cette institution suscite auprès des acteurs de terrain. Car depuis 2013, et avec un budget annuel de fonctionnement de 59 000 euros, le bilan de l'Observatoire de la laïcité est riche de la publication de nombreux guides pratiques sur la laïcité, de la rédaction ou de la codirection de chartes de la laïcité à l'échelle nationale ou locale, de la formation à la laïcité de 350 000 acteurs de terrain, de la rédaction de plus de 1 000 analyses juridiques à destination des collectivités locales, entreprises, associations ou citoyens qui en faisaient la demande et d'évolutions réglementaires ou législatives comme l'abrogation, en janvier 2017, du délit de blasphème en Alsace-Moselle.

De nombreuses associations ont publiquement regretté la décision du gouvernement. Sur Twitter, Solidarité laïque a ainsi tenu "à saluer le travail remarquable et irremplaçable réalisé depuis 8 ans".

La Ligue de l'enseignement a regretté "sincèrement" la décision du gouvernement et a apporté "tout son soutien à l'Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco et Nicolas Cadène pour leur travail d'explication de la laïcité."

Mais la plus belle illustration du plébiscite dont jouit l'Observatoire de la laïcité auprès des acteurs de terrain est venue d'une tribune publiée le 31 mars dans Le Monde. "Nous, acteurs de terrain, vigies de la République que nous pratiquons et encourageons au quotidien, souhaitons témoigner du travail fondamental de l'Observatoire de la laïcité", écrivent notamment Rose Ameziane, présidente du Mouvement pour l'émancipation des territoires, Jean Baubérot, historien spécialiste de la laïcité, ou encore Nathalie Ménard, présidente de l'Afev (Association de la fondation étudiante pour la ville).

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Ces derniers soulignent le "travail délicat, difficile mais nécessaire" de l'Observatoire de la laïcité qui "contribue à renforcer la cohésion sociale et nationale de notre pays en défendant et en promouvant sans cesse le principe fondamental de la laïcité et en rappelant rigoureusement le droit". Cette institution, ajoutent-ils, est aujourd'hui "perçue comme un rempart de la République dans de nombreux quartiers populaires".

Le gouvernement veut "une nouvelle dynamique"

"La fin de l'Observatoire de la laïcité est incompréhensible, juge Nicolas Cadène. C'est un outil très utile qui apporte des réponses rapides aux problèmes que rencontrent les acteurs de terrain et dont l'intérêt réside dans la diversité de ses membres issus de l'administration, du Parlement et de la société civile."

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Mais selon Marlène Schiappa, l'heure est venue de donner "une nouvelle dynamique à notre politique de laïcité" et "de réfléchir à une structure de coordination pour animer le réseau des référents laïcité". "Un récent rapport remis à (la secrétaire d'État chargée de la Jeunesse et de l'Engagement) Sarah El Haïry montre que l'administration n'est pas assez outillée sur les thématiques de laïcité en général et de lutte contre l'islamisme radical en particulier", a-t-elle affirmé le 31 mars au Sénat.

En attendant les annonces du Premier ministre, Jean Castex, sur l'avenir de l'Observatoire de la laïcité, le gouvernement a demandé à Nicolas Cadène de continuer, lors des semaines à venir, d'assurer "la continuité des actions de formation et d'information" de l'institution.

Selon nos informations, Matignon n'aurait pas encore tranché sur son évolution. D'un côté, le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, souhaiterait se contenter du Conseil des sages de la laïcité mis en place au sein de son ministère en janvier 2018. De l'autre, Marlène Schiappa souhaiterait la création d'un Haut conseil pour la laïcité placé sous sa tutelle. Une annonce est prévue pour la seconde quinzaine du mois d'avril.