Malgré la crise, «l’essentiel, c’est le mental. Il faut rester philosophe»

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La crise liée à la pandémie de Covid-19 a appauvri de nombreuses personnes dans le monde. RFI donne la parole à ces hommes et ses femmes dont le niveau de vie a fortement chuté et qui sont obligées d’adapter leur quotidien. Leurs témoignages au Sénégal, en Tunisie, en Italie et en Bolivie.

Dian Kane Diallo, 55 ans, agent municipal à Dakar (Sénégal) et maître Kung Fu

« Je pratique les arts martiaux depuis 1986. Pour moi, c’est une passion… et cela permettait aussi d’arrondir les fins de mois. J’enseignais le kung-fu quatre fois par semaine, de 19 à 21 heures, dans une salle du quartier de Grand Dakar. Mais à cause du "corona", on ne s’entraîne plus depuis plusieurs mois : avec l’interdiction de se regrouper, le dojo a été fermé. Tout s’est arrêté. On n’a plus d’inscriptions. Ça a eu des conséquences sur mes affaires : avec mes cours, je pouvais gagner environ 100 000 FCFA par mois (environ 150 euros).

Heureusement, il n’y a pas de loyer à payer pour la salle, au centre socio-culturel du quartier. Mais sans ce complément de salaire, il y a des choses que je ne peux plus faire : par exemple, j’avais prévu d’inscrire mon fils dans une école privée. Avec le manque à gagner, je ne peux pas payer. Je fais plus attention à mon budget. On en a parlé avec ma femme, ma famille. On va attendre que les choses s’améliorent.

Du coup, on se débrouille. Avec certains élèves, on va s’entraîner près de la mer, certains soirs, pour se remuer un peu. On se retrouve vers 17h, dans le quartier de Fann. C’est limité : on ne fait pas de self défense, mais cela permet de revoir des mouvements et de se maintenir en forme. A la plage, il n’y a pas de charges, pas d’eau ni d’électricité à payer, donc c’est gratuit. Mais certains élèves proposent de me donner un peu d’argent via Orange Money, spontanément.

C’est comme ça, il faut rester patient. Le coronavirus est en baisse au Sénégal, la situation s’améliore, donc j’espère que le dojo va rouvrir bientôt. J’ai hâte de reprendre mes cours, et de retrouver les élèves. Mais les arts martiaux, pour moi, c’est presque une religion. C’est un mode de vie, plus qu’un gagne-pain. L’essentiel, c’est le mental. Il faut rester philosophe. »

Haytem Achour, 37 ans, musicien et propriétaire d’un bar à Tunis (Tunisie)

« Je n’ai aucune visibilité, sur rien du tout. Sur les 25 personnes qui travaillaient avec moi, je n’ai pu en garder que cinq avec un salaire réduit de moitié. J’ai du mal à l’assumer. Ici, on a le droit d’ouvrir de midi à 16h. Nous, on est un bar à concert mais on n’a plus de programmation. Donc on sert un peu à manger et à boire. Ça me permet de payer un peu le loyer, d’avoir un peu d’argent de poche pour ceux qui sont restés, donc en gros moi je ne prends rien du tout. De toute façon, on ne sort plus, on ne dépense plus. Je vais être obligé après tant d’années de prendre peut-être une colocation dès qu’ils vont lever les couvre-feux. Et puis reprendre une activité.

On a beaucoup de chance. On a le soleil, on a la mer. Moi, personnellement, j’essaie d’aller me baigner un jour sur deux. D’essayer de faire du yoga, de la méditation pour tenter de garder un soupçon de santé mentale surtout. Pour patienter tout simplement. »

Une nouvelle bénéficiaire (qui veut rester anonyme) de l’épicerie solidaire de la Caritas dans le quartier de Lambrate à Milan (Italie)

« Je n’ai pas de travail fixe, je travaillais au noir. J’ai aussi perdu ça car les gens ont peur. J’ai une sale maladie et si je n’avais pas la nourriture qu'on me donne ici… J’en ai les larmes aux yeux parce que je ne pourrais pas vivre sans ça. Il n’y a rien de plus humiliant.

J’ai fait tous les métiers possibles. J’ai même été maçon. Je faisais du ménage, je m’occupais d’enfants, de personnes âgées, un peu tout. Et si quelqu’un avait un travail pour moi, je pourrais sourire à nouveau parce qu’on ne peut pas vivre plus bas que ça.

On m’a dit de demander le revenu d’urgence, mais le temps qu’ils me le fassent, le Covid sera fini, ma vie sera finie car je ne peux même pas acheter mes médicaments. L’Eglise m’en donne certains. Pour les autres, je dois demander, y compris à des gens que je ne connais pas, ne serait-ce qu’un ou deux euros.

Je n’avais jamais demandé d’aide de ma vie, j’ai toujours travaillé. Mais malheureusement, ma maladie m’empêche de trop bouger. Avant le Covid, je pouvais au moins aller à l’hôpital, mais maintenant, je ne peux pas m’en approcher car j’ai peur d’avoir de la fièvre. Cela serait fatal pour moi.

[La seconde vague], c’est un désastre pour tout le monde. Et on est oublié de tous. »

Daniel, 65 ans, peintre-maçon à La Paz (Bolivie)

« La situation est très compliquée à cause du Covid-19. La pandémie touche tout le monde au niveau mondial bien sûr mais nous sommes loin d’être épargnés. Je suis peintre et maçon. J’attends sur ce trottoir que les gens viennent m’embaucher pour des contrats au jour le jour. Cela fait des années que je travaille comme ça. Mais depuis le début de la pandémie tout s’est arrêté. Pendant le confinement, les deux premiers mois, nous étions complètement enfermés sans aucune source de revenu. Ensuite nous avons eu le droit de sortir uniquement pour travailler. Mais il n’y avait pas beaucoup d’offre de travail. Avec ce peu de choses nous sommes arrivés à survivre.

En plus la concurrence a augmenté. De nombreuses entreprises du bâtiment ont fermé avec la crise alors beaucoup de personnes viennent chercher du travail dans la rue comme nous. Mais il n’y a pas beaucoup d’offres, il n’y en a pas pour tout le monde. Cette pandémie nous a appris que celui qui sait gérer son argent correctement n’a pas de problème, mais celui qui ne sait pas économiser, il souffre parce qu’il n’a pas de quoi manger. Certains collègues ont beaucoup d’enfants et rien à leur donner. Ici nous vivons au jour le jour. Le travail de la journée nous permet d’acheter de quoi manger le soir. Dans notre cas, tous mes enfants sont partis de la maison, certains sont à l’étranger, ils ont pu nous envoyer un peu d’argent pour nous aider. Parce que ma femme est trop âgée pour travailler.

Le gouvernement, lui, ne nous a pas aidés. En 10 mois, nous n’avons reçu qu’une aide sporadique de 400 bolivianos (environ 50 euros) et puis plus rien. Ils disaient qu’ils allaient nous donner des bons alimentaires mais jusqu’à aujourd’hui nous n’en avons pas vu la couleur. Les entreprises ont reçu des aides. Mais nous ne sommes pas des entreprises, nous travaillons pour notre propre compte. Pour les gens de notre classe, il n’y a rien. De toute façon personne ne pense jamais à nous. Aucun gouvernement n’a jamais venu voir comment nous vivions. »

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