Les Malaussène conjurent le silence de l'enfance de Daniel Pennac

L'exubérance verbale des Malaussène, encore plus présente dans le dernier volume de la saga, "Terminus Malaussène", a permis à Daniel Pennac de conjurer une enfance où le silence était une vertu cardinale.

L'écrivain a publié chez Gallimard le huitième et dernier tome des aventures de ce qu'il appelle "une tribu de demi-cinglés".

Autour d'une matriarche avec une fâcheuse tendance à faire un enfant à chaque homme qu'elle rencontre, sept enfants alternent entre mauvais coups et traits de génie.

"Il y a quelques péripéties. Il n'y en a pas tellement ! Quelques péripéties qui donnent l'impression que l'auteur a de l'imagination", dit-il à l'AFP.

Cette famille Malaussène détonne avec la sienne, où dans les années 50 de son enfance, le petit dernier de quatre enfants n'avait guère la parole.

- "Enfant du silence" -

"Je suis un enfant du silence", affirme-t-il. "Je me suis rendu compte il y a quinze jours que mon père ne m'a jamais parlé du sien, ni de sa mère, ni de ses frères et sœurs, ni de son enfance, ni de ses jeux... Rien. Que ma mère ne m'avait jamais parlé de sa famille", se souvient ce fils de militaire.

"À l'intérieur de notre famille, il n'y avait jamais une question. (...) Jamais. Ce qu'il y avait en guise de communication, c'était tout ce qui se disait par rapport aux livres qui étaient dans la bibliothèque", ajoute-t-il.

La discussion autour de la table du dîner volait donc à une certaine hauteur, atout considérable pour aider ce cancre à devenir professeur de français puis écrivain. Mais les sujets intimes étaient proscrits, et le simple fait de parler de sa journée n'allait pas de soi.

Chez les trois générations de Malaussène en revanche, la gouaille des uns rivalise avec l'expansivité des autres. Surtout lors de ce final où l'intrigue passe au second plan.

"Celui-ci est très oral. Soit ce sont des dialogues, soit ce sont des monologues intérieurs, directs ou indirects", explique l'écrivain.

L'inspiration est celle du français "des faubourgs des années 60". On pense à Frédéric Dard, l'auteur des San-Antonio, qui "lisait les Malaussène", confie Daniel Pennac.

- "OK boomer" -

Mais l'écrivain a tiré de sa longue fréquentation des collégiens et lycéens une envie de suivre de près l'évolution de la langue, même à 78 ans. Nul étonnement, donc, à voir affleurer dans la prestigieuse Collection blanche des expressions peut-être promises à une vie éphémère, pas forcément comprises de tous, comme "OK boomer".

D'où lui viennent-elles? "Ma maison est pleine de jeunes gens. Ma femme et moi, on a des neveux, des filleules, qui finissent leurs études à Paris. C'est intéressant: ce ne sont pas seulement des intellectuels, leurs oreilles traînent aussi dans la rue".

À l'opposé, l'un des moments sublimes de "Terminus Malaussène" est une lettre envoyée par un frère à un autre sur la mère Malaussène. Cet astrophysicien y parle en termes savants de l'amour porté par la tribu à cette femme bourrée de défauts.

La critique est encore très bonne, la saga a ses fans depuis plus de 35 ans. Daniel Pennac n'éprouve pourtant pas le sentiment d'un travail accompli, ayant d'autres livres en tête. C'est sa seule préoccupation: avoir le temps de les écrire, avant de perdre la parole.

"Je ne me pose pas la question de la postérité et je ne me pose pas non plus la question des prix ou des contrecoups sociaux de l'écriture, dont je me tape un peu", souligne-t-il. "Mais ça paraît toujours une sorte de fausse modestie".

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