Les mal-logés paient le prix fort de la crise sanitaire, alerte la Fondation Abbé Pierre

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Selon le rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre, moins de logements sociaux ont été attribués en 2020 en raison des lenteurs administratives provoquées par la crise du Covid-19. Face à la détérioration des conditions économiques, l'association alerte sur un risque d’explosion des expulsions en 2021.

La Fondation Abbé Pierre s'inquiète des conséquences de la crise sanitaire en France sur les ménages les plus modestes. "Alors que les chiffres de l'emploi annoncent une précarité économique en progression, l'impact réel de la crise ne sera visible que dans quelques mois et ses effets marqueront les années à venir", alerte l'association dans son rapport 2021 sur "l'état du mal-logement" en France, publié lundi 1er février.

L'ONG a constaté une augmentation des situations d'impayés de loyer pour les foyers les plus modestes en 2020. Chez les bailleurs sociaux, 16 % des fédérations HLM font état de retards de paiement pendant la crise sanitaire. Et ce, alors que le nombre de ménages bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) a augmenté de 10 % après le confinement du printemps.

D'après un sondage Ipsos pour la Fondation Abbé Pierre, la situation financière d'un tiers des Français (32 %) s'est détériorée depuis le début de la crise sanitaire. Une dégradation qui affecte davantage les personnes déjà fragiles, comme les jeunes adultes de moins de 25 ans et les allocataires de l'aide personnalisée au logement (APL).

Moins d'attribution de logements sociaux

Outre la crise économique, les ralentissements administratifs ont eu des effets désastreux sur les personnes les plus vulnérables, s'inquiète la Fondation Abbé Pierre. Les conséquences de l'arrêt de nombreux services durant les premières semaines du confinement de mars 2020 se font sentir aujourd'hui. Les services publics "se sont retrouvés surchargés de dossiers en retard et de nouvelles demandes, imposant de longs délais d'attente", a constaté l'association, qui déplore le versement tardif des aides pour le logement à de nombreuses familles.

"La diminution ou l'arrêt des commissions d'attribution des logements sociaux a retardé l'accès au logement social de milliers de ménages", écrit encore la Fondation Abbé Pierre dans son rapport. Au total, le nombre d'attributions HLM en 2020 aurait chuté de 20 %, "soit près de 100 000 attributions en moins". À titre d'exemple, à Paris, sur les 3 000 attributions prévues pour les personnes sans domicile, seules 600 ont pu avoir lieu dans l'année.

Plus de malades du Covid-19 chez les mal-logés

Autre inquiétude : alors que la situation avait connu une nette amélioration durant le confinement de mars, le numéro du Samu social (le 115) se remet à sonner dans le vide. La fondation déplore "l'absence quasi totale de réponse aux nouvelles demandes de mise à l'abri". Chaque nuit, de nombreuses personnes restent à la rue, faute de places d'hébergement d'urgence en quantité suffisantes. Elles sont 230 par jour en Gironde, 1 363 dans le Rhône, 2 077 dans le Nord et près de 1 200 à Paris.

En pleine pandémie, le rapport alerte sur l'effet du mal-logement sur la santé des personnes sans abri, "souvent à haut risque sur le plan médical". "Une part importante [d'entre elles] souffre de troubles respiratoires. En cas de contraction du Covid-19, elles ont donc plus de risques de développer de graves symptômes ou de mourir." D'après les chiffres de Médecins sans frontières, 52 % des personnes précaires accueillies dans des centres d'hébergement, des foyers de travailleurs migrants ou des gymnases durant l'été 2020 ont été touchées par le coronavirus, soit cinq fois plus que la moyenne en Île-de-France.

Les personnes vivant dans des logements surpeuplés ont été, elles aussi, surexposées au Covid-19. D'après les données de l'enquête EpiCov, citées par le rapport de la Fondation Abbé Pierre, 9,2 % d'entre elles ont contracté le coronavirus en mai, contre 4,5 % de la population générale. Plusieurs autres études ont dressé un lien entre le taux de surpeuplement du logement et le taux de mortalité du Covid-19, en en faisant même le principal déterminant des différences de mortalités constatées entre communes.

La fin de la trêve hivernale repoussée

Dans ce contexte, la Fondation Abbé Pierre interpelle le gouvernement français, à qui elle demande de faire du logement une priorité. "Depuis 1984, l'effort public pour le logement n'a jamais été aussi faible", dénonce l'ONG, rappelant que les aides au secteur représentent 1,59 % du PIB. Pour prévenir les situations de perte de logement, le rapport suggère d'élargir l'accès aux minima sociaux et déplore "les coupes effectuées dans les APL depuis trois ans". Un encadrement des loyers et la mise en œuvre d'une garantie universelle des loyers font partie des mesures préconisées.

Pour la Fondation, qui compare 2021 au retour d'expérience de la crise économique vécue en 2008, il s'agit avant tout de "prévenir le plus en amont possible" les situations d'exclusion sociale, "en aidant les ménages dès les premières difficultés de paiement du loyer par exemple, sans attendre que la spirale du surendettement crée des situations humaines irréversibles".

L'association redoute particulièrement la fin de la trêve hivernale, le 1er avril : "Les quelque 13 000 expulsions de 2020 n'ayant pas été réalisées pourront l'être, en plus du flux habituel des expulsions et des premières expulsions liées aux impayés dus aux différents confinements".

Lundi soir, la ministre du Logement Emmanuelle Wargon, dans une interview au Parisien a annoncé que, comme l'an passé, la trêve hivernale des expulsions locatives serait repoussée au 1er juin "face au risque réel de décrochage des ménages en difficulté". Une trêve sur les coupures d'énergie en raison de factures de chauffage impayées a également été décidée.