"Maintenant, on attend des actes" : dans le Sud tunisien, Kaïs Saïed suscite espoir et impatience

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La prolongation des pouvoirs d'exception du président tunisien Kaïs Saïed le 24 août dernier est très largement soutenue dans le Sud tunisien, qui a longtemps été un bastion du parti islamo-conservateur Ennahda. Mais la popularité du chef de l'État ne règle pas toutes les inquiétudes économiques. Les départs clandestins vers l'Europe dans l'espoir d'y trouver une vie meilleure se poursuivent.

Loin des soubresauts politiques de Tunis, l'activité bat son plein sur le port de Zarzis en cette fin de mois d'août. Sous un soleil de plomb, des hommes poncent dans un bruit assourdissant les coques de chalutiers. La pêche est, avec le tourisme, l'une des activités principales de cette localité du sud de la Tunisie. Des carcasses d'embarcations abandonnées à 100 mètres de l'espace de carénage témoignent d'une autre activité qui a rendu Zarzis célèbre de l'autre côté de la Méditerranée : les passages clandestins vers l'Europe.

"C'est plus difficile qu'avant de trouver de la bonne main d'œuvre car beaucoup de Zarzisiens sont partis", déplore Majdi Khouildi, un constructeur de bateaux. Avec l'un de ses dix employés, ils peaufinent patiemment les arches en bois qui formeront l'ossature d'une petite embarcation de pêche. La discussion sur la prolongation des pouvoirs d'exception de Kaïs Saïed tourne autour des risques économiques d'une instabilité prolongée.

"C'est pas une solution d'interdire aux gens de voyager", affirme l'entrepreneur, en référence aux dizaines de personnes visées par des restrictions administratives. "Les pays étrangers ne comprennent pas ce qu'il se passe en Tunisie et ils auront peur d'investir. Kaïs Saïed doit s'attaquer à la corruption, mais il faut qu'il le fasse pendant que les institutions fonctionnent".

La très forte popularité du président tunisien n'a pas empêché des milliers de Tunisiens d'embarquer clandestinement vers l'Europe. À la date du 25 août, près de 15 000 personnes ont tenté la traversée en juillet, selon les chiffres du Forum tunisien des droits economiques et sociaux (FTDES). Parmi eux, près de la moitié sont effectivement arrivés en Italie, les autres ayant été interceptés avant par la garde maritime tunisienne.

Pas d'exode massif... pour le moment

La perspective d'une envolée prolongée des départs a donné lieu fin juillet à une passe d'arme entre le président Kaïs Saïed et Rached Ghannouchi, le leader du parti islamo-conservateur Ennahda, au sujet des flux migratoires.

"Si la démocratie n'est pas rétablie très vite en Tunisie, nous allons rapidement sombrer dans le chaos. Le terrorisme peut augmenter, l’instabilité poussera les gens à partir, de quelque manière que ce soit. Plus de 500 000 migrants tunisiens pourraient tenter de rejoindre les côtes italiennes" avait ainsi déclaré Rached Ghannouchi au journal "Corriere della sera".

L'augmentation actuelle des départs s'explique par l'opportunisme des trafiquants, plus que par les événements politiques récents, selon les militants des droits humains. "Cette recrudescence de la migration clandestine s'explique par des conditions météo plus propices, et par le fait que l'épidémie de Covid avaient rendu les départs plus difficiles pendant plusieurs mois", affirme Mongi Slim, directeur du Croissant rouge à Médenine.

Au contraire, la volonté affichée de Kaïs Saïed de s'attaquer à la corruption aurait selon lui redonné espoir à des nombreux jeunes dans le Sud tunisien.

Rude climat social

Les 100 km de route entre Zarzis et Tataouine traversent un paysage poussiéreux quasi-désertique, avec des lacs salés évaporés et quelques broussailles rachitiques. En 1 h 30, la Tunisie des côtes - ouverte sur la mer, le commerce, et l'étranger - laisse place à la Tunisie intérieure, où le climat - météorologique et social - est nettement plus rude.

"Le paradoxe de notre région est que nous avons un taux de chômage énorme, près de 32 %, alors que nous avons beaucoup de ressources naturelles, comme le pétrole ou le plâtre", explique à France 24 Said Ben Zaïed, le coordinateur de la campagne électorale de Kaïs Saïed à Tataouine.

Quand ils ne sont pas mobilisés dans des mouvements sociaux, beaucoup de ces jeunes chômeurs tuent le temps dans les cafés du centre-ville. Le mouvement du Kamour, qui a émergé en 2017, puis relancé à l'automne 2020, demande l'utilisation de la manne pétrolière pour créer des emplois locaux et développer la région de Tataouine. Cette contestation sociale, marquée par une organisation décentralisée, a obtenu des promesses de création d'emplois et d'investissements en novembre 2020... dont l'application se fait encore attendre. Depuis le chamboulement de la scène politique le 25 juillet, l'attente de nombreux habitants de Tataouine s'est teintée d'une forte dose d'espoir.

"Comme le génie dans Aladin"

La fermeté du président tunisien et sa manière intransigeante de renverser la table politique sont autant de signes prometteurs aux yeux de Mohamed Degnich, un chômeur de 34 ans. "J'ai confiance en Kaïs Saïed, il va enfin réussir à faire changer les choses", affirme le jeune homme, tandis que quatre de ses amis - tous chômeurs - opinent du chef. "La popularité du président va lui permettre de surmonter tous les obstacles (...) Kaïs Saïed est apparu comme le génie dans Aladin", renchérit Anis Arbi, un écrivain de Tataouine impliqué dans les mouvements sociaux de la région.

Deux choses en particulier rassurent ces jeunes chômeurs. D'abord, le fait que Kaïs Saïed n'ait pas son propre parti politique. Selon eux, les emplois créés après les négociations avec les gouvernements précédents avaient été alloués à des soutiens du parti islamo-conservateur Ennahda. Ensuite, l'image austère du président est associée à une probité morale impeccable.

Cette popularité n'est pas pour autant un chèque en blanc pour Kaïs Saïed. Le coordinateur du mouvement du Kamour a ainsi laissé planer la menace d'une reprise des sit-in en cas d'immobilisme, en affirmant que les militants attendaient maintenant des actes du président.

"Le mouvement du Kamour n'appartient à personne. Maintenant, nous ne faisons qu'observer, mais on ne va pas laisser tomber nos droits, peu importe qui gouverne", a martelé Tarek Haddad dans une vidéo publiée le 30 juillet dernier, faisant référence aux promesses de création d'emplois et d'investissements locaux. "Dès le début j'ai dénoncé les gens qui suivaient Ennahda comme un troupeau. Maintenant nous n'allons pas créer un nouveau troupeau derrière Kaïs Saïed".

Volatilité de l'opinion publique

Le soutien massif des jeunes du Sud tunisien pour Kaïs Saïed est également nuancé par plusieurs observateurs, qui soulignent la volatilité de l'opinion dans cette région. Le député de Médenine, Mabrouk Korchid, qui soutient le coup constitutionnel du 25 juillet, explique que la santé économique de la région est très dépendante du commerce frontalier avec la Libye. Or, l'épidémie de Covid-19 et la persistance d'une instabilité politique pourraient mettre en péril la réouverture des frontières.

"Kaïs Saïed va aussi avoir du mal à trouver un accord avec le mouvement du Kamour car il s'agit d'un mouvement régionaliste très politisé. Pour eux, les revenus du pétrole doivent revenir à Tataouine", souligne l'élu du parti Tahya Tounes, qui faisait partie de l'équipe gouvernementale au moment des premières négociations avec les militants.

"Ce sont les questions sociales qui finiront par freiner Kaïs Saïed ", pronostique de son côté Romdhane Ben Amor, militant des droits humains et chargé de communication du FTDES. "S'il n'y a pas d'avancées, il y aura d'autres explosions de colère et les jeunes qui le soutiennent aujourd'hui risquent de se retourner contre lui".

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